L’enjeu de la société dite « de personnes » au regard de la société dite « de capital » (actions ou parts sociales) réside non dans l’apport ou non de capitaux mais dans la nature de l’engagement des participants-propriétaires.
L'émergence de la société de capital au sens moderne du terme peut être identifiée, au moins en termes de vocabulaire, dès le début du 19° siècle, avec la problématique liée de la gestion de l'entreprise via le manager, affirmée au début du 20° par Berle et Mean (Jensen et alii, 1984).
Nous citons Marx car c'est la figure de la production pensée, de la production source de la valeur par la mise en œuvre de la force de travail.
" Constitution de sociétés par actions. Les conséquences : 1° Extension énorme de l'échelle de la production et entreprises qui auraient été impossible à des capitaux isolés. En même temps, des entreprises, qui étaient jadis gouvernementales, se constituent en sociétés. 2° Le capital (...) revêt ici directement la forme de capital social (capital d'individus directement associés) par opposition au capital privé. (...) 3° Transformation du capitaliste réellement actif en un simple dirigeant et administrateur de capital d'autrui et des propriétaires de capital en simples propriétaires (...). Dans les sociétés par actions, la fonction [de dirigeant] est séparée de la propriété du capital. Ce résultat du développement suprême de la production capitaliste est le point par où passe nécessairement la reconversion du capital en propriétés des producteurs, non plus en comme propriété privée des producteurs particuliers, mais en tant que propriété des producteurs associés, propriété directement sociale" (Marx, 1978, page 102). Avec cette citation, on peut déduire que « l’association » du capital peut se traduire sur le plan de la gouvernance, soit via le titre de propriété, et donc le pouvoir de décision proportionnel à l’apport en capital, et donc le marché financier, soit via l’engagement de personnes désireuses de ne pas séparer « direction et propriété » via la « coopération». Dit autrement, la « propriété directement sociale » peut être médiatisée par des formes de gouvernance spécifiques dépendant des objectifs que se sont fixés les associés. Ceci dit, qui est centrale dans cette distinction, c’est moins la question du capital, et donc du rapport à la propriété, que la question du pouvoir et donc la relation à l’argent, forme suprême de la richesse comme le désigne Marx.
Ce questionnement sur la démocratie au sein des entreprises s’est posé très tôt. Dunlavy (2006) montre qu’au sein des « actionnaires » déjà une grande diversité existe dans l'exercice du pouvoir et que dès 1790 aux Etats Unis, la question se pose de l'organisation de ces droits au regard de l'appropriation des richesses en résultant mais aussi de l'exercice du pouvoir entre "un homme une voix" ou "une action une voix".
Il s’agit donc à la fois, et peut être d’abord, d’un enjeu de gouvernance et d’un enjeu de performance c’est à dire de pérennité.
La société de personne au sens usuel couvre un spectre large de situation, de l’artisan employant moins de 10 personnes à la Société en Commandite par Action, en passant par la coopérative. Dans ce dernier cas le qualificatif de personne est justifié par la gouvernance « 1 homme, 1 voix » ; c'est-à-dire non par l’engagement sur les biens personnels mais à concurrence de l’apport sans que celui-ci puisse cependant être opposé en interne aux autres coopérateurs pour réduire leur pouvoir de décision.
Une étude sur les sociétés de personnes incluant donc le paritarisme, c'est-à-dire l’association des parties prenantes à la gouvernance en s’engageant sur un projet, doit porter, outre la question de la gouvernance (et donc de ses problèmes), sur la notion de performance. Si la performance financière est peu questionnée même si elle donne lieu à débat, la performance sociale/sociétale reste à définir avec une question centrale qui est celle de sa relation avec la première : la capacité de l’organisation/association à dégager le surplus nécessaire à son développement et à obtenir les fonds nécessaires à la réalisation de ce surplus.
En termes de déroulement, il faut tout d’abord établir une typologie des organisations rentrant dans le champ. Pour cela, il importe de définir ce qu’on entend par « société de personne ». Ensuite, il faudra s’entendre sur la définition de la performance et de sa mesure (partir de la valeur ajoutée ? éléments qualitatifs sociaux tels que le soutien au tissu local, à l’emploi, au développement durable ? comment les mesure t on ?). Il faut donc travailler sur le projet initial qui seul permet d’interpeller la performance.
En terme de gouvernance, il faut donc s’intéresser aux objectifs explicites de l’organisation, aux outils de pilotage et de rémunération qui seuls permettent d’apprécier la performance. Nous sommes donc fondamentalement sur la construction de l’accord entre personne et de son pilotage. Que permet de plus (ou non) la forme d’associations de personne par rapport à l’association du capital ?
Cette distinction n’est pas formelle et a même était l’objet de controverse très opérationnelle comme l’atteste l’histoire de l’industrialisation en Europe (Owen, Fourier) mais aussi aux USA au travers de la question de la gouvernance de ces structures de capitaux/de personne et de l’expression de la démocratie dans sa gestion (Dunlavy, 2006).
Autrement dit ce qui est posé de manière sous-jacente, c’est la nature du projet et la vision partagée quant aux moyens pour parvenir aux objectifs fixés par l’association des hommes et/ou des capitaux.
Ce débat rejoint celui autour de l’économie sociale qui pourrait, selon l’interrogation de Yan de Kerorguen dans le Monde Diplomatique de juillet 2009, être une réponse au capitalisme financier.
Ce secteur est celui des coopératives dont la caractéristique est d’être des sociétés de capitaux ; c’est donc une association économique. Selon l’Encyclopédie Socialiste Syndicale et Coopérative de l’Internationale Ouvrière dans son tome « La Coopération », éditée en 1913, « à sa base la coopération est une entreprise commerciale. Elle est elle-même un patronat qui, pour être un collectif, n’en est pas moins un patronat » (page 33). Elle est donc en tant que partie prenante de l’économie sociale, toujours dans le marché, « mais pas dans le monétaire » (Le Monde 07/2009).
Un axe de recherche est alors d’étudier comment intégrer à la performance financière des dimensions extra financière, plus qualitative, non pas a posteriori une fois la performance financière validée mais a priori comme un vecteur de construction d’une performance sociétale.
Une piste pour débuter serait de comparer les sociétés de capitaux selon la nature de la gouvernance « 1 homme une voix » ou « une action une voix » et de coupler cette distinction avec la politique RSE et son implémentation interne à l’entreprise « quel impact de la RSE sur la politique RH versus la nature de la politique RH sur la RSE ».
Dunlavy, Colleen A., (2006) Social Conceptions of the Corporation: Insights from the History of Shareholder Voting Rights. Washington and Lee Law Review, Vol. 63, p. 1347. Available at SSRN: http://ssrn.com/abstract=964377.
Jensen, Michael C., Smith, Jr., Clifford W., (1984) The Theory of Corporate Finance: A Historical Overview. in, The modern theory of corporate finance, New York: McGraw-Hill Inc., pp. 2-20, 1984. Available at SSRN: http://ssrn.com/abstract=244161 or DOI: 10.2139/ssrn.244161
Marx K. (1978), Le Capital, Livre 3, Tome 2, Editions Sociales
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