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« Management de la diversité et de l’action économique - A propos de la création de valeurs | Accueil | Profit et morale. »

20 février 2007

Mécompte de faits

Pour  ceux amateurs de jeux de mots, j’invite à la lecture de Terry Pratchett « Witches Abroad». Il nous dit : « … Les individus ne sont pas spontanément des membres de l’espèce humaine à jour de leur cotisation, sauf biologiquement.  Ils ont besoin d’être projetés de droite et de gauche par le mouvement brownien de la société, mécanisme qui permet aux êtres humains de se rappeler constamment les uns les autres leur condition … euh … d’êtres humains » (Le Disque Monde, Le Guet des Orfèvres, L’Atalante).

Tout ça pour dire, en plagiant Marx, qu’il ne suffit plus d’interpréter le monde mais qu’il faut envisager peut être de le transformer pour laisser quelque chose à nos enfants (L’idéologie Allemande, Thèses sur Feuerbach), il serait bon de nous interroger néanmoins sur notre manière de le penser et de définir nos principes d’actions et de prises de décisions.

Les débats sur le développement durable, le commerce équitable, la responsabilité sociale nous interpelle sur les nouvelles formes de coordination de notre action afin de répondre concrètement à ces défis. Si d’aucun considère que la création de valeur actionnariale est le moyen de réaliser  ce bien être social (voir ma chronique précédente), pour autant les interpellations sur les hypothèses philosophiques, pour ne pas dire épistémologiques et ontologiques[i], sous jacentes ne cesse de ressurgir.

Pour agir nous avons besoin de penser, c'est-à-dire de définir les conditions et les objectifs de notre action, elle-même inscrite dans des processus de gestion du changement.

Pour traiter cette approche nous nous appuyons sur trois dimensions comme caractérisant le management moderne.

* L’entreprise en tant que système (organisation) insérée dans des environnements dont elle doit coordonner les interactions avec elle-même ainsi qu’entre ceux « agissant » en son sein. Qu’elles soient grandes et petites, l’enjeu de la gestion de cette coordination se pose, certes dans des termes différents, mais avec la même acuité. La capacité à penser l’action nécessaire implique des savoirs capables d’évoluer, de s’adapter et de s’enrichir et donc des capacités d’apprentissage permanent fondées sur des formations de base nécessaire à l’évolution personnelle.

* Le territoire, entendu comme  un espace (pas forcément géographique ; Belletante, 1991 ; Torres 2003) considéré et reconnu comme pertinent par  les agents économiques pour leurs actions, doit être la référence. Il ne s’agit pas seulement d’espace créé par l’amélioration des conditions de transports mais bien celui produit par les possibilités d’accroissement des échanges permis par l’essor des technologies, qui ne sont pas que marchands. Cela implique donc au préalable d’identifier les espaces « socio-économiques » dans lesquelles des initiatives économiques et sociales s’organisent. Un tel espace peut être celui des Pays, des Systèmes Productifs Locaux, des Régions (pas forcément au sens administratif du terme) mais aussi des espaces de coopérations plus larges. Autant d’espace se recoupant ou se complétant, au sein desquels il est possible de mettre en perspective le devenir et les conditions de la pérennité des entreprises. Autant d’espace dans lesquels des acteurs privés ou publics interviennent pour aider au développement économique et social et pour lesquels les besoins d’informations pertinentes, c’est-à-dire d’informations pour l’action, sont forts.

* L’enjeu est alors de donner aux femmes et aux hommes – les citoyens - une capacité d’action fondée sur une approche systémique où l’entreprise n’est plus seulement le système devant se coordonner mais un des éléments d’un système plus vaste, plus social, dont les besoins de coordination sont grands, en particulier quand de grandes entreprises sont impliqués et/ou que des exigences de développement se posent.

L’entreprise comme organisation doit être alors comprise comme un « outil » destiné à répondre à des besoins collectifs. Si par l’initiative privée et l’épreuve de réalité qu’est le marché, ces besoins peuvent être satisfaits, pour autant un certain nombre d’entre eux nécessitent une régulation (les normes, les lois, les institutions en sont l’expression). Cette dernière résulte de choix collectifs (le cas de l’interdiction tabac est un exemple) mais leur mise en œuvre pose aussi directement la responsabilité de chacun d’entre nous et des managers en particulier. Il s’agit alors de former des managers, des responsables capables d’anticiper les changements par une meilleure intelligence à s’interroger sur leur devenir, fondée sur une capacité à diagnostiquer leur présent et ainsi leur permettre de gérer au mieux, voire d’être capable de provoquer (innovation) les ruptures nécessaires au développement de l’entreprise et au déploiement de ses compétences. Le pourquoi de cet enjeu trouve sa réponse à la fois dans les besoins accrus de démocratie qui ne peuvent être satisfait que par l’implication de chacun dans la construction d’un projet commun, et dans les défis de coopération/compétition provoqués par le développement des échanges et l’accroissement des besoins à satisfaire au niveau planétaire.

Quel cadre théorique alors proposer pour penser ces enjeux ? Le point de départ doit être la reconnaissance de la complexité de la dynamique sociale et de la diversité consécutive et nécessaire pour apporter des réponses à la hauteur des enjeux.

Ce qui fonde alors la prétention/ambition de cette interrogation est à la fois à chercher dans la genèse de l’affirmation de l’individu face au « collectif » et dans son actualité :

* La genèse est celle de l’émergence de l’individu et de son intérêt mais aussi de sa responsabilité. C’est la main invisible de Montesquieu (Hirschman, 1980, page14) qui fait que par la recherche de l’honneur « chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers ». Cette genèse s’inscrit dans l’émergence de la théorie de l’Etat et de la réflexion concernant la manière d’atteindre le bien être collectif qui est d’ordre divin, et ne commence à être explicitement questionné qu’à partir du 13-14° siècle, et de la responsabilité individuelle de chacun et du Prince en particulier pour gérer le monde réel (page17 et page 34), c'est-à-dire l’art de gouverner les hommes.

* Son actualité au regard des questionnements sur le sens du monde, la responsabilité sociale, le bien être collectif (Jensen, 2001), qui nous montre la résurgence du besoin de sens pour lequel d’aucuns (re)mobilisent le divin. Son actualité aussi par l’opposition entre intérêts particuliers et intérêt général qui ne fait que refléter l’absence de sens collectif perçu. Si Ricoeur (1986) peut analyser l’idéologie comme l’expression d’un sens permettant l’action de chacun dont le contraire est la pratique ( et non la science ; voir page 22), mais qui « l’enferme » dans le passé, c’est parce qu’en même temps il affirme l’utopie comme le moyen de sortir du cadre fixé par l’idéologie (voir par exemple page 256, « ce qui est en jeu dans une utopie, c’est le fait d’imaginer une autre manière d’exercer le pouvoir »). De ce point de vue, il y a une très forte proximité avec l’innovation, puisque celle-ci procède d’une certaine manière d’une utopie fondatrice qui permet de sortir du cadre établit, en s’appuyant pourtant sur les ressources du dit cadre. Il s’agit donc d’une qualité managériale déterminante.

Entreprendre est un acte social qui implique les autres sur un territoire ou un espace donné. « Entreprendre avec efficacité suppose de maîtriser l’incertitude relative aux marchés, aux technologies et aux produits futurs, la cohérence de ses propres projets par rapport à ceux des autres agents, partenaires ou concurrents. » (Salais, Baverez, Reynaud, 1999, page 246). Ce pari sur l’avenir concerne autant la relation de travail que celle de crédit. Pour agir, il faut se coordonner et pour ce faire il faut être capable de négocier : « L’enjeu de ces négociations est le modèle d’interprétation à retenir pour « construire la réalité » qui se présente à eux [les agents] comme problème à résoudre » (idem page 197). Autrement dit entreprendre implique une coordination. Celle-ci, peut se décrire selon trois possibilités, datées historiquement à travers les formes de propriété du capital (Salais et alii, pages 230 et suivantes). « Tout d’abord, cette dernière peut inclure les travailleurs sous la forme paternelle des relations de travail ( la responsabilité sociale du modèle paternaliste). Elle peut s’exprimer par un maintien de la propriété du travail et de ses outils par le travailleur lui-même comme on peut l’observer auprès des ouvriers de métiers (la communauté de métiers). Enfin, elle peut se resserrer autour du seul capital matériel et financier comme cela se produit de nos jours. On observe toutefois un épuisement de ces formes qu’exprime la recherche de voies de développement nouvelles associant l’ensemble des acteurs » (voir l’ouvrage de Salais et alii, 1996 ; Jensen, 2001 ; Paranque, 2004)

Dès lors, il ne peut y avoir d’entrepreneuriat sans coopération ou relation avec l’environnement. De même, il ne peut exister de territoires sans capacité à créer des richesses et des liens sociaux. Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire des nouvelles identités fondées sur les compétences acquises mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ?

Quelles conventions – quelles formes sociales sanctionnant l’accord des agents sur les descriptions du monde et leur permettant ainsi de coordonner leurs projets ( Salais, page236) – sont nécessaires ? Autrement dit, quelles formes d’organisation inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres ? Seront-t-elles celles des communautarismes? Ou seront-t-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondées sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi?

Après le divin (Béraud, Faccarello, 1992), le prince (Hirschman, 1980), le marché (Alternatives Economiques, 2006) et maintenant l’actionnaire (Jensen, 2001), de quelle figure symbolique avons-nous besoins pour construire le bien être collectif[ii] ?

Les formes de connaissances sont alors diverses par ce qu’historiques et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyerabend, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ?

Un véritable débat est donc ouvert même s’il est possible de répondre avec Sève (2004, 2005) qu’il y a peut être à re-chercher du côté de la dialectique un cadre fécond qui ni se réduit aux individus, ni se perd dans le tout et la globalité, car entre la somme des individus et un tout dont ne connait pas le lien aux parties, il y a de quoi s’interroger[iii]. Ce débat révèle néanmoins la difficulté qu’il y a à penser l’émergence : si on ne peut penser le monde que par référence à un corpus de pensées établit alors quid de la genèse d’une nouvelle approche ?

Bibliographie

Alternatives Economiques, n° 237, juin 2005 et numéro Hors Série de janvier 2006.

Belletante B. (1991) : « Pour une approche des spécificités financières de la PME au travers du concept de territoire financier », Revue Internationale PME, 4 (1), pp 30-49.

Feyerabend P. (1979) : « Contre la méthode », Seuil, Sciences

Feyerabend P. (1989) : « Adieu la raison », Seuil.

Hallyn F. (1987) : « La structure poétique du monde : Copernic, Kepler », Seuil, Des Travaux.

Hirschman A. O. (1980). « Les passions et les intérêts », PUF.

Jensen Michael C. (2001), “Value Maximization, Stakeholder Theory, and the Corporate Objective Function" (October), http://ssrn.com/abstract=220671

Paranque, B. (2004), "Toward an Agreement", Euromed Marseille Ecole de Management WP No. 11-2004 et sur http://ssrn.com/abstract=501322 .

Redondi P. (1983) : « Galilée hérétique », Gallimard

Ricoeur, P. (1997) : « L’idéologie et l’utopie », Essais, Seuil.

Salais R., Baverez N., Reynaud B. (1999),  « L’invention du chômage », PUF  Quadrige.

Sève L. (2004) : « Penser avec Marx aujourd’hui » Tome 1 Marx et nous, La Dispute.

Sève L. (2005) : « Emergence, complexité et dialectique », Odile Jacob.

Simon G. (1979) : « Kepler astronome astrologue », Gallimard

Torres O. (2003) : « Petitesse des entreprises et grossissement des effets de proximité», Revue Française de Gestion, n°144, mai/juin, p. 119-138.

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[i] En suivant Sève (2004) « l’épistémologie est proprement réflexion sur la science, la gnoséologie réflexion sur l’ensemble des formes du connaître (...)» (souligné par nous).

[ii] J’invite le lecteur curieux à lire « Traité d’athéologie » de Michel Onfray, Grasset, 2005, décapant et intéressant, sur la place de la religion dans la construction de ce bien être collectif dans notre pensée et notre imaginaire.

[iii] Pour une présentation critique des termes du débat entre individualisme méthodologique et dialectique voir Sève 2004, p. 179 et suivantes.

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