Profit et morale.
Les Echos du 21/02/2007 titre : « Dividendes historiques pour les actionnaires du CAC40 …. Une hausse de 23,5% plus rapide que celle de la Bourse ou des profits ». De quoi relancer le débat sur le statut des profits ou, plus exactement, sur le niveau à partir duquel ils seraient immoraux ou encore sur l’éthique actionnariale !
Est il immoral de dégager un surplus ? Si oui, comment alors investir ? Par le crédit, certes mais alors comment honorer le contrat de dettes ou tout autre engagement nécessaire au développement de la firme? A partir de quel excédent? Venant d'où ?
S’interroger à ce propos revient encore à s’interroger sur les fins et les moyens (lire outre Jensen d’une de mes précédentes chroniques, L’éthique et la Bible de JP Maréchal, L’économie Politique, n° 27, juillet-août-septembre 2005, page67), c'est-à-dire sur le sens. Dans l’article cité, l’auteur reprend différents passage de la Bible pour souligner que la richesse est pour le moins suspect dans notre culture (voir Hirschman, Passions et Intérêts).
La question serait donc de définir la richesse et les moyens de son obtention. Mais, à mon sens, beaucoup plus fondamental est de savoir qui décide, c'est-à-dire qui a le pouvoir circonstancié d’agir, de mettre en œuvre des moyens, au service d'une vision, dun projet, d'une stratégie.
Un questionnement émerge dans les débats sur la légitimité de l’actionnaire: savoir si le capitalisme rime avec une économie de l’actionnaire (voir Les Echos du 22/02/07 page 15) comme si l’actionnaire n’était pas consubstantiel du capitalisme ; on peut citer Ricardo ou Smith, mais en la matière c’est sans doute Marx qu’il faudrait interroger même si d’aucun considère qu’il a failli. Il est aisé de relever la non fin du capitalisme ou la non vérification de la baisse tendancielle du taux de profit. C’est oublier que la fin en question est à apprécier à l’aune de l’histoire et de tous les régimes économiques ou non, empires et autres royaumes qui ont eu une durée historique donnée ; pourquoi notre système échapperait il à l’évolution ? C’est aussi ignorer que l’évolution du profit dépend à la fois de la productivité globale ET de l’intensité du travail (travailler plus pour gagner plus et non travailler mieux pour gagner mieux/plus) et que de ce point de vue notre système a d’immenses réserves de profits à la fois géographiques et organisationnelles.
Mais cela m’éloigne du sujet, quoiqu’on en dise l’actionnaire est une figure centrale du capitalisme et il n’est ni moral, ni immoral car ce jugment relève d'un débat de sociétés, en partie "extérieur" à l'entreprise.
L’appartenance à une « classe », selon Marx, se définit par l’origine des revenus tirés de l’activité. Cette identification peut être délicate comme dans le cas des artisans, mais aussi des paysans ou de toute forme d’entreprise individuelle au sens d’un producteur seul. Page 477 des Théories sur la plus value, Tome 1 (Livre IV du Capital, Editions Sociales 1978.) Marx écrit : « le paysan ou l’artisan indépendant sont divisés en deux personnes (…) Comme possesseur des moyens de production, il est capitaliste, comme travailleur, il est son propre salarié ». Il rajoute page suivante : « En fait, ce mode d’exposition, aussi irrationnel soit-il à première vue est pourtant juste dans une certaine mesure ». Ce statut a son pendant au travers des coopératives ouvrières : « ..dans ces coopératives, l’opposition capital travail est supprimée même si les travailleurs ne sont d’abord, en tant qu’association, que leur propre capitaliste [comme les artisans individuels. BP], c’est à dire s’ils utilisent les moyens de production à mettre en valeur leur propre travail » (page 105, Livre III, Tome II, Le Capital Editions Sociales 1978.).
L’analyse faite par Marx Livre 3, Tome 2, Chapitre 27 quand il traite du développement des sociétés par action permet de préciser la problématique. Le développement des outils financiers, sans parler des marchés financiers, a amené Marx à explicitement traiter des formes sociétales. La SA est la première forme d’appropriation collective des moyens de production et une telle société est dénommée publique dans le sens anglo-saxon du terme actuel (page 102 et 103).
" Constitution de sociétés par actions. Les conséquences : 1° Extension énorme de l’échelle de la production et entreprises qui auraient été impossible à des capitaux isolés. En même temps, des entreprises, qui étaient jadis gouvernementales, se constituent en sociétés. 2° Le capital (..) revêt ici directement la forme de capital social ( capital d'individus directement associés) par opposition au capital privé. (..) 3° Transformation du capitaliste réellement actif en un simple dirigeant et administrateur de capital d'autrui et des propriétaires de capital en simples propriétaires (...). Dans les sociétés par actions, la fonction [de dirigeant] est séparée de la propriété du capital. Ce résultat du développement suprême de la production capitaliste est le point par où passe nécessairement la reconversion du capital en propriétés des producteurs, non plus en comme propriété privée des producteurs particuliers, mais en tant que propriété des producteurs associés, propriété directement sociale" ( page 102).
Autrement dit, l’actionnaire a un rôle nécessaire, même si historique, au fonctionnement de l’économie (ce qui ne signifie pas qu’il soit une figure éternelle). Dans cette perspective, il apparaît que le qualificatif de « salarié » ou de « capitaliste » vise alors moins des personnes en tant que tel que les fonctions sociales qu’elles sont amenées à assumer pour satisfaire les besoins sociaux. Dans certains cas cette fonction est assumée sans choix possible, d’autres fois il est possible de choisir la manière dont on peut répondre à ces besoins en assumant la double fonction comme dans le cas de la création d’entreprise. Il me semble que nous avons là une très sérieuse étude de l'opposition "prolétaires - capitalistes" faite dans le Capital qui analyse la transformation des formes de développement du capital faisant appel de manière croissante aux salariés à la fois comme producteurs particuliers et comme producteurs associés quand ils interviennent en tant qu'actionnaires via leur épargne accumulée. Ainsi l'opposition évoquée réside moins dans des personnes identifiées que dans les fonctions que tour à tour elles doivent assumer.
La question centrale est une nouvelle fois « à quoi ça sert tout ça ? » !
Considérer que les dividendes sont immoraux dans certains cas ou que l’actionnaire est le seul acteur qui importe, implique alors préalablement de définir les hypothèses ou les présupposés de telles affirmations. Les montants peuvent être scandaleux, mais l’appréciation doit être faite en expliquant le cadre philosophique dont on se réclame car on ne peut pas être d’accord avec un peu de dividendes (qui fixe le un peu ?) et ne pas être d'accord avec trop (idem). La seule interpellation est celle de la cohérence et de la valeur des fins et des moyens. N’est ce pas là tout l’enjeu du débat démocratique ? Où est notre Agora ?
Jusqu’à présent, je n’ai pas entendu grand-chose de nouveau depuis Smith, Ricardo, Marx, Mills…

Bien sûr que le capitalisme est - aussi - une idéologie! comme toute pensée humaine qui pense le monde et donc définit des catégories. Idéologie n'est pas un gros mot mais un concept c'est à dire une abstraction. Comme est une idéologie de dire :"Cela ne remet pas en cause le capitalisme mais plutot a sa realisation pleine et entiere." Car il n'y a pas "réalisation pleine et entière" - toute activité humaine est une cosntruction permanente et une remise en cause. Sans cela c'est affirmer la fin de l'histoire, c'est à dire affirmer l'éternité d'UNE forme de coordination économique et affirmer qu'il n'y a qu'une manière de penser. C'est idéologique car cela correspond à des hypothèses épistémologique et donc quant à l'évolution humaine. Et je rajoute, dire cela n'est pas un jugement de valeur ou un gros mot. Et c'est bien parce qu'il y a idéologie qu'il y a débat. J'invite à la lecture de Ricoeur qui analyse l’idéologie comme l’expression d’un sens permettant l’action de chacun mais qui « l’enferme » dans le passé, et qui alors affirme l’utopie comme le moyen de sortir du cadre fixé par l’idéologie (voir par exemple page 256, « ce qui est en jeu dans une utopie, c’est le fait d’imaginer une autre manière d’exercer le pouvoir » alors que l'idéologie est une manière d'excercer le pouvoir).
Rédigé par: Bernard | 14 avril 2007 at 11h20
@ Jessy:
Explication claire, precise, et juste... a un point pret...
Tu appelles a la prises en compte des externalites (positives & negatives) des actions humaines dans le calcul de la valeur. Cela ne remet pas en cause le capitalisme mais plutot a sa realisation pleine et entiere.
Qu'est-ce que le principe "pollueur payeur" sinon que la theorisation de cette idee? Or tu conviendras que cette theorie n'est pas nouvelle et date du debut du siecle (dernier).
A ce titre, notons les efforts de l'union europeenne avec le systeme unique du marche des quotas de pollution (autrement plus efficaces qu'une hypothetique solution au biodiesel). Certes, ce systeme n'est pas encore parfait, mais 1) Rome ne s'est pas faite en un jour 2) Demande plutot a la France (de gauche et de droite, ca revient au meme) de revoir a la baisse ses quotas d'emission au niveau prescrit par la commission et peut etre que nous avancerons (Ah... le rayonnement de la France... Quelle belle donneuse de lecons...)
Le capitalisme n'est pas une ideologie, mais une matrice de changement... En visant l'accumulation de profit, elle se "met en regle" avec son environnement... Le capitalisme n'est pas une ideologie.
Rédigé par: Losguarm | 13 avril 2007 at 16h41
Si chacun vit dans un monde borné alors rien ne changera. La question a mes yeux est celle de la construction du collectif, de la Cité .... La question est celle de la démocratie et de la citoyenneté, c'est à dire le sentiment conscient d'appartenir à un un collectif et de savoir que sa voix/voie compte. En étant provocateur, le développement durable commence par le respect de l'Homme au travail et donc un effort sur les conditions de travail. En effet, l'homme au travail peut être la première victime d'un développement non durable. Donc les profits ne sont scandaleux qu'à partir du moment où ils ne sont plus le vecteur d'un projet collectif et de société.Mais pour cela il faut qu'il y ait débat.
Pour finir, la propriété privée, vaste sujet. Je suggère la lecture d'une part de Saint Augustin et de la propriété privée comme moyen de responsabilisation individuelle vis à vis des biens et d'autre part Misère de la philosophie répondant qui répond à la Philosophie de la misère.
Rédigé par: Bernard | 13 avril 2007 at 16h38
La question de profit "faramineux" ne vient elle pas plus simplement d'un fait non exposé dans cet échange des externalités.
Partons du postulat que nous ne remettons pas complètement en cause le principe de propriété privé. Je suis donc propriétaire des biens matériels en ma possession car je le mérite (je sais qu’on pourrait s’interroger un peu sur cette évidence, et que certains l’on abondamment fait, mais il faut bien partir de quelque chose et que disons, dans nos pays individualistes on ne remette pas tout de suite en cause ce concept).
Imaginons un paysan, vivant en autarcie sur une ile déserte, cultivant seul, à partir de graines léguées pas ses ancêtres dans un champ lui appartenant.
Notre paysan trouve un débouché pour ses légumes dans notre société de consommation (ok, à priori on peut se poser la question du pourquoi mais bon…) donc notre paysan intègre une filière quelconque de distribution et gagne une somme faramineuse grâce à la vente de ses légumes si gouteux. A priori je ne vois pas trop de problème à cela.
Si notre paysan, pris dans un délire obsessionnel de croissance (ou simplement parce qu’il veut une plus grosse maison) commence à faire travailler d’autres personnes et développe son business, dans la mesure où son personnel peut vivre dignement de son travail, si notre paysan fait des profits « faramineux », à priori je ne vois toujours pas de problème.
Où cela commence à coincer, c’est quand le paysan commence à construire un aqueduc depuis l’ile voisine pour irriguer ses champs et commence donc à puiser sur des ressources ne lui appartenant pas. D’accord, IL a investit dans la construction de son aqueduc, mais comme avec toute nos ressources naturelles, le cout n’est rapporté qu’au prix d’extraction. On peut rappeler à ce sujet que depuis les années 1970, l’humanité consomme plus de ressources naturelles que la Terre ne peut régénérer annuellement (à partir de mi octobre, nous avons cette année commencé a « taper dans les réserves » http://www.neweconomics.org/ ).
Là où cela continu à coincer, c’est quand notre paysan rejette des engrais dans la mer qui détruisent les récifs coralliens. Ne faisant ni le commerce du poisson, ni d’argent sur un quelconque tourisme balnéaire, notre paysan ne se sent pas du tout concerné par la répercussion de son activité. Je ne vais développer plus car on connait tous le principe de ses externalités qu’elles soient sociales ou environnementales. Le problème c’est quand notre brave paysan concentre une partie de son énergie (au moins intellectuelle) à faire payer la note (quantifiée ou pas) à quelqu’un d’autre (identifié ou pas) et qu’il continu a faire des profits « faramineux ».
Tant que la valeur actionnariale restera la seule valeur de l’entreprise. Alors oui, ces profits faramineux continueront à me choquer. Peut être devrait on commencer à introduire des notions de démocratie dans l’économie ? Mais là si je continu, je risque de remettre en cause mon postulat de base…
Rédigé par: jessy | 13 avril 2007 at 08h56
oui, j'entends bien mais en étant provocateur, je préfère - peut être - un professeur qui s'intéresse au monde qu'un autre qui s'enferme dans son monde même si effectivement se pose la question de la relation enseignant/enseigné et des effets de manipulation. Ceci dit cette dernière est présente partout, il n'y a qu'à voir ne cette période d'élection: il suffit que les médias parlent ou non d'un candidat pour que celui évolue dans les sondages.
De ce point de vue, je ne sais pas s'il faut parler de libéralisme qui renvoit à une doctrine (au sens vrai du terme) ou à la capacité d'avoir une expression libre, à savoir construite. Il ne peut y avoir de liberté sans construction de sens commun, et donc de confrontation. C'est alors un enjeu citoyen et de notre responsabilité individuelle de créer les espaces nécessaire à cela.
Rédigé par: Bernard | 10 avril 2007 at 16h39
"le problème est moins dans la critique par les professeurs de lycée, que la cohérence de celle-ci et de son approndissement".
Vrai, mais avouez que l'approfondissement d'une réflexion vient souvent de la confrontation de celle-ci à une autre qui sans être son opposée n'en est pas moins différente. Or, dans l'enceinte du lycée où la relation élève-professeur est souvent perçu comme verticale, un professeur peut très bien faire sa "propagande" sans être remis en cause. Il ne s'agit bien sur pas là de rentrer dans la caricature, mais bien de ne pas oublier ce qui se passe dans certains de nos lycées.
Pendant le CPE, la professeur d'économie de ma soeur faisait des votes a main levée pour ou contre le CPE, et annoncait ensuite "mis à part "Laurice" qui est pour le CPE"... A la suite de ce vote, elle a poussa les étudiants à sécher les cours pour faire la grève...
En pensant à cette histoire 3 choses m'étonnent:
1- L'impartialité du professeur
2- L'harmonisation des différences initiée par le professeur au travers de la conduite d'un débat sur le CPE.
3- La préservation de l'école comme espace laique, c-a-d en dehors des affaires du monde.
Trois remarques qui ne me viennent pas du fait que ce professeur était contre le CPE. Ma soeur était pour, mais ne pouvait m'expliquer pourquoi ce que je trouvais plus idiot (et ai reproché à ma mère - Complexe de Michigan nous voilà!)
Parce que l'école ne joue pas son rôle dans des moments comme celui-ci, le libéralisme politique n'existe plus en France.
L'instant et l'Emotion sont nécessaires mais pas suffisant.
Rédigé par: Losguarm | 09 avril 2007 at 08h29
Je pense que si scandale il y a, il est dans le non débat du pourquoi et du comment que pose très bien M Jensen dans un papier que je commente par ailleurs. Cette question est aussi celle d'un point de vue. Quand on a moins de 1000 euros net par mois pour vivre, quel sens donner à ces profits ?
A ce propos, à mon sens, le problème est moins dans la critique par les professeurs de lycée, que la cohérence de celle-ci et de son approndissement. Oui à la critique mais à condition de ne pas refuser l'effort de penser, c'est à dire de s'interroger, y compris par la maîtrise des textes et donc la lecture de ce qui peut se dire sur le sujet.
L'instant et l'Emotion sont nécessaires mais pas suffisant. Nécessaire car ils montrent une interrogation, une empathie, mais pas suffisant s'ils n'ouvrent pas sur des perspectives et des engagements.
Rédigé par: Bernard | 07 avril 2007 at 09h52
Sans rentrer dans cette reflexion philosophique necessaire que vous appelez de vos voeux, j'aimerais pose le probleme en d'autres termes.
En quoi ces montants sont-ils scandaleux?
Une chronique de l'historien Jacques Marseille sur les profits "faramineux" de Total en 2005 me revient a ce propos a l'esprit. Il avait compare ses profits a ceux d'un vendeur de tomates faisant 100 euros de profits sur des ventes d'un montant de 1000 euros... Faire 10% de profit est moins spectaculaire que plusieurs milliards, mais a l'avantage de pousser les lecteurs a une meilleure mise en perspective des faits se deroulant sous leurs yeux...
Pour qu'il y ait un debat constructif sur la division de la VA dans nos societes, ne faudrait-il pas que nos medias et professeurs (je pense aux professeurs de lycee) cessent de faire dans la critique facile et lucrative du systeme capitaliste? Comment ne pas tourner en rond (et dans le sens inverse des aiguilles d'une montre) dans une democratie de l'Instant et de l'Emotion?
Rédigé par: Losguarm | 05 avril 2007 at 20h53