Une alternative euro-méditerranéenne ?
Le processus de Barcelone ainsi que la création d’une zone de libre échange auquel il répond (ou tente de répondre) ont remis (ou mis) les relations euro-méditerranéenne au cœur des débats.
Marquée par la durée et la complexité, la relation entre l’Europe et la Méditerranée a souvent donné lieu à une conception idéaliste qui voit dans la Méditerranée l’origine de l’Europe occidentale. Poétique et souvent fondée sur des discours de voyageurs s’inscrivant dans une Méditerranée rêvée (on notera la quasi absence de texte s’inscrivant « contre » la Méditerranée), cette vision s’est répandue sans compter que des états du Nord comme le Saint Empire Romain-Germanique ont délibérément tourné le dos à cet espace maritime et que les découvertes des Amériques ont considérablement réduit l’attrait exercé par cette mer intérieure. Enjeu stratégique au cours de la seconde guerre mondiale, l’actualité récente et la forme d’angoisse que connait l’Europe à propos de ses frontières semble susciter un regain d’intérêt pour la Méditerranée dont le processus de Barcelone constitue la partie la plus visible d’un point de vue diplomatique et financier
Au-delà des similitudes géophysiques et analytiques, chacun peut alors avoir en quelque sorte son euro-méditerranée, un espace symbolique qui renvoie à des valeurs. Toutefois, une interrogation surgit, in fine, sur la possibilité de parler ou non d’un modèle « euro-méditerranéen », est ce que de ses particularités peuvent émerger un sens plus général, plus universel ? Qu’elles seraient alors les modalités de mobilisation des ressources nécessaires à la promotion d’un autre(s) modèle(s) de coordination de l’action économique alternatifs, d’une part, à l’individualisme méthodologique sur le plan épistémologique mais aussi ontologique , et, d’autre part, aux contrats comme mode unique de traitement des conflits sur le plan méthodologique ? Poser la question suppose alors, d’une part, que l’on reconnaisse la diversité des modes de coordination et la façon dont le milieu, l’histoire et les institutions modèles les compétences mobilisées par les acteurs pour entrer en contact avec des tiers ; d’autre part que soit débattue l’hypothèse que cet espace puisse être porteur d’une universalité au sens que ce qu’on en apprend ait vertu à aider à la décision et à l’action en d’autres lieux et espaces.
Si certains dénomment « euro-méditerranéen » ce modèle, c’est moins du fait d’une spécificité liée à sa localisation géographique, que de son exemplarité au sens premier du terme, du fait de l’acuité des problèmes qui s’y posent et donc de la possibilité d’apprendre de ce « bassin d’histoires communes ». L’informel, qui semblerait le caractériser, n’est intéressant que comme indicateur de modes de coordination qui échappent au grille analytique traditionnelle et dominante, ce qui constitue peut être des pistes de réflexions pour une action plus construite. La dénomination est alors celle des acteurs qui veulent apporter une contribution aux défis qui s’y posent particulièrement mis en évidence par le processus de Barcelone. Il ne s’agit donc pas d’une détermination géographique mais bien de la pensée qui peut naître d’un point de vue particulier, d’une posture ontologique avant que d’être épistémologique : la reconnaissance que le collectif daté et situé dans lequel chacun d’entre nous déroule sa vie, construit ce que chacun d’entre nous est, et en retour, chacun produit ses conditions d’existence qui modifient alors ce collectif. Les formes de connaissances sont alors diverses par ce qu’historique et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyerabend, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ?
D’autres soulignent que l'informel auquel il est fait souvent référence pour tenter de cerner l'euroméditerranée est partout, y compris dans les systèmes anglo-saxons par rapport auxquels le concept d'euroméditerranée est défini. Donc tout est espace de sens global et pas seulement cet espace là. A pousser ce type de considération à l'extrême, tout devient euro-méditerranée : la Chine, l'Amazonie, les Etats Unis... puisque partout il y a du soft management, de l'ethnique. Rien ne permettrait alors de dire que l'euroméditerranée est une méthodologie alternative à l'individualisme méthodologique. Le seul paradigme alternatif reconnu par la communauté scientifique est le holisme qui ne se contente pas de descriptions de phénomènes et d'évènements (nécessaires à sa construction) mais repose sur une méthode scientifique débouchant sur des relations et des évènements déterminés dans un environnement situé et institué. Deux écoles ont véritablement exploité le holisme : la théorie des conventions et celle de la régulation (voir Defalvard, 1992). Pour ces raisons (méthodologie, cohérence interne, positionnement théorique) ils se réfèrent au seul mode de coordination en vigueur dans les sociétés concrètes : il s'agit de l'ordre monétaire et du contrat.
Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire des nouvelles identités fondées sur les compétences acquises mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ? Quelles formes sociales sanctionnant l’accord des agents sur les descriptions du monde et leur permettant ainsi de coordonner leurs projets sont-elles nécessaires ? Autrement dit, quelles formes d’organisation à inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres en évitant la réduction de l’action et de la coordination à quelques modèles dominants et donnés ex ante ? Seront-t-elles celles des communautarismes? Ou seront-t-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondées sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi? C’est également la capacité des acteurs, firmes, individus entrepreneurs, mais aussi des institutions et des Etats que nous questionnons dans leur capacité à élaborer une diversité de modes d’action et de coordination.
Defalvard, H. (1992) « Critique de l’individualisme méthodologique revu par la théorie des conventions », Revue Economique, Vol. 43, n° 1, janvier, pp. 127-144
Redondi P. (1983) : « Galilée hérétique », Gallimard
Simon G. (1979) : « Kepler astronome astrologue », Gallimard
Feyerabend P. (1979) : « Contre la méthode », Seuil, Sciences
Feyerabend P. (1989) : « Adieu la raison », Seuil.
Hallyn F. (1987) : « La structure poétique du monde : Copernic, Kepler », Seuil, Des Travaux.
Sève L. (2004) : « Penser avec Marx aujourd’hui » Tome 1 Marx et nous, La Dispute.

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