Y-a-t-il une actualité de Marx?
Il me semble que nous sommes au cœur d’une crise de société dont les prémisses apparaissent au travers du développement même de celle-ci et des interpellations dont elle est l’objet.
Marx définit un mode de production comme une relation dialectique, et donc contradictoire, entre un rapport de production et des forces productives. Le premier caractérise les rapports sociaux entre les hommes dans la satisfaction de leurs besoins ; les secondes expriment les rapports des hommes à leurs environnements, donc les moyens qu’ils développent pour répondre à leurs besoins. Les rapports de production capitalistes se définissent par le salariat et la loi de la valeur comme mesure des richesses :
« dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté,rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. (…) A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors » (préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, page 4, Éditions Sociales, 1972).
Quel rapport avec l’actualité ? Il me semble que 3 débats de sociétés sont concernés. Le premier touche au statut de la propriété privée, le deuxième à la réduction du temps de travail et le troisième à la démocratie.
Le débat sur les organismes génétiquement modifiés soulève la question de la propriété privée. Le développement des usages de l’Internet avec le « peer to peer » ou échanges gratuits de musique en est aussi une illustration. Le problème des OGM est moins celui de la santé, même si cela est important, que celui de qui décide quoi. Le fait de détenir un droit privé sur l’usage des semences agricoles pose le problème du droit à la nourriture et donc du contrôle de la chaîne alimentaire. Ainsi, la question des essais en plein champ est à traiter au regard du droit des propriétaires des semences OGM sur la production non OGM dans le cas où les premières auraient « contaminé » les récoltes non OGM. En effet, la propriété privée des OGM impose l’appropriation privée de toute récolte contaminée afin de protéger les brevets déposés sur les semences OGM. Autrement dit, la question se pose du contrôle de la chaîne alimentaire et de l’indépendance des producteurs. Ce débat est à relier à celui qui traite des conditions du partage des résultats des recherches menées en coopération dans la mesure où si des sociétés mutualisent des moyens en recherche et développement, elles sont confrontées à la question de savoir à qui appartiennent les résultats de ces recherches quand des débouchés marchands sont identifiés. En effet, ces débouchés sont satisfaits dans un cadre privé lié à la stratégie de la firme et à son financement. La propriété privé a une histoire, c'est-à-dire une justification. Ce débat s’inscrit dans l’héritage d’une pensée commune qui est celle posée au 13° - 14° siècle par Thomas d’Aquin qui pose que le bien de la partie doit être subordonné au bien du tout (Béraud et Faccarello, 1992, p 26, Nouvelles Histoire de la Pensée Économiques – NHPE –) : « La finalité propre de l’espèce s’incarne dans le bien de la société qui ne se réduit pas plus à la somme des biens des individus que la société n’est elle-même réductible à la somme des individus ». Ainsi la propriété privée ne se justifie que parce qu’elle permet à chacun d’être mieux encore les mandataires et intendants de « Dieu »: chacun gère ses biens non en fonction des ses intérêts propres mais selon ceux de la communauté (p 33). Toutefois, avec les OGM la question qui se pose est celle de la légitimité de la propriété privée quand elle touche au vivant (voir les débats autour de la brevetabilité du vivant à l’issue du séquençage de l’ADN) et au contrôle de la satisfaction des besoins alimentaires. Ce débat concerne aussi celui autour de la maîtrise des ressources en eau, est-ce un bien comme un autre devant être géré par le marché ou un bien public pour lequel une intervention publique (étatique) est nécessaire ?
Le deuxième débat est celui du travail et de sa place. Le travail est la source de la richesse, c'est-à-dire de la création de biens. Il est donc source de valeur avec une caractéristique importante, sa mise en œuvre crée plus de valeur qu’il n’en requiert pour être mobilisé. Cela permet la création d’un surplus. La valeur travail n’est pas alors autre chose qu’un étalon de mesure des richesses produites. Elle est mesurée par le temps de travail socialement nécessaire pour produire ces richesses. C’est la loi de la valeur, c'est-à-dire de la nécessité. Ceci étant, le développement des forces productives, c'est-à-dire la maîtrise qu’ont les hommes sur leurs environnements permet de décupler leurs capacités à répondre aux besoins sociaux par le fait de la science, de la technologie, de la formation, bref des connaissances. Cela permet de réaliser des gains de productivité énormes grâce à la division du travail comme l’ont montré déjà Smith et Ricardo. La réduction du temps de travail – salarié – n’est pas autre chose que l’expression de ces gains de productivité et de leur répartition à l’ensemble des sociétés humaines (de manière inégale, différente dans le temps et l’espace). La réduction du temps de travail nécessaire a comme contrepartie l’accroissement du temps de libre, ne serait-ce que pour consommer les nouveaux biens. « Le seul fait extra économique, dans tout cela, c'est que l'homme n'a pas besoin de la totalité de son temps pour produire les moyens de subsistance, qu'il dispose de temps libre au-delà du temps de travail nécessaire à sa subsistance, temps libre qu'il peut donc aussi employer au surtravail » (Manuscrits de 1857-1858 dit Grundrisse tome 2 page 133, Éditons Sociales, 1980). Encore faut-il pour cela qu’il dispose des ressources nécessaires, autant financières que sociales, pour exercer ce surtravail, c'est à dire création d'un surplus nécessaire et épanouissement personnel. Le débat sur les 35 heures n’est pas autre chose qu’un débat sur les libertés individuelles et collectives pour exercer pleinement nos capacités individuelles non seulement au travail salarié mais aussi hors travail salarié. Ce qui est posé c’est que « Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d'être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement d'être sa mesure et, par suite, la valeur d'échange d'être la mesure de la valeur d'usage » (page 193). En d’autres termes, « (…) le capital ajoute ceci, qu'il augmente le temps de surtravail de la masse par tous les moyens de l'art et de la science, parce que sa richesse consiste directement en l'appropriation de temps de surtravail; étant donné que son but est directement la valeur, non la valeur d'usage. Il contribue ainsi, malgré lui, activement à la création des moyens du temps social disponible, tendant à réduire le temps de travail pour la société tout entière à un minimum décroissant et à libérer ainsi le temps de tous aux fins de leur propre développement. Ce n'est plus alors aucunement le temps de travail, mais le temps disponible qui est la mesure de la richesse » (page 196).
Le troisième débat est alors celui de la démocratie. Loin de renvoyer l’État comme forme d’organisation collective à la poubelle en appelant à l’intervention de chacun, l’intervention de chacun est nécessaire pour définir de quelle forme d’organisation collective nous avons besoin pour assurer la régulation d’ensemble. Il s’agit en ce sens de l'affirmation du besoin d’un garant afin que notre projet collectif soit assuré et non escamoté ou accaparé par une minorité. Notre expression citoyenne ne doit pas opposer l’individu, la personne à l’État mais au contraire s’assurer que ce dernier joue bien son rôle d’accompagnateur de notre projet collectif. C'est sans doute là toute la difficulté à naviguer entre étatisme et rapport de forces.

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