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14 septembre 2007

L’Euro-Méditerranée : de l’espace géographique aux modes de coordination socio-économiques

Marquée par la durée et la complexité, la relation entre l’Europe et la Méditerranée a souvent donné lieu à une conception idéaliste qui voit dans la Méditerranée l’origine de l’Europe occidentale. Poétique et souvent fondée sur des discours de voyageurs s’inscrivant dans une Méditerranée rêvée (on notera la quasi absence de texte s’inscrivant « contre » la Méditerranée), cette vision s’est d’autant plus répandue que des états du Nord comme le Saint Empire Romain-Germanique ont délibérément tourné le dos à cet espace maritime et que les découvertes des Amériques ont considérablement réduit l’attrait exercé par cette mer intérieure. Redevenu un enjeu stratégique au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’actualité récente et la forme d’angoisse que connaît l’Europe à propos de ses frontières semble susciter un regain d’intérêt pour la Méditerranée dont le processus de Barcelone constitue la partie la plus visible d’un point de vue diplomatique et financier .

Ces évolutions récentes aboutissent pourtant dans le paradoxe suivant. Le tourisme méditerranéen n’a jamais été aussi fort, alimenté par le besoin de découvertes des différences et des curiosités que recèle ce bassin, d’un point de vue architectural, folklorique, culturel… Or ce sont bien ces mêmes différences qui sont craintes car pouvant donner naissance aux mouvements fondamentalistes, terroristes, migratoires et de pratiques concurrentielles « déloyales » quand les relations économiques sont basées sur les écarts de salaires et de réglementations fiscales. Cet ouvrage vise à produire une analyse de la Méditerranée qui tienne compte de cette ambiguïté et qui la retienne comme intrinsèquement liée à cet espace-frontière au sens où elle joue le rôle d’un mécanisme de régulation et de coordination des échanges ou des flux , et donc des diversités (sociales, économiques…) qui alimentent tout autant qu’elles expliquent ces flux et ces échanges. Pour cela, l’ouvrage s’inscrit dans le droit fil de travaux antérieurement conduits sur la construction de l’Euro-Méditerranée en tant que concept qui emprunte à différentes disciplines tout en cherchant à repérer, dans la littérature disponible, les points durs qui permettront d’identifier les faits stylisés dont pourra émerger la notion d’Euro-Méditerranée.

Nous verrons donc dans quelle mesure l’Euro-Méditerranée est, non seulement, un espace géographique suffisamment caractéristique pour prétendre être saisi de manière conceptuelle (section 1). Nous considérons ainsi ce concept comme « remarquable » (définissable et original) pour questionner les principes et mécanismes d’une diversité, source de croissance et d’innovation et d’une coordination appropriée (section 2) et comme ancré épistémologiquement dans une interpellation de l’holisme (section 3).

La volonté de se démarquer du tropisme géographique pour poser la Méditerranée comme un construit qui incorpore une dimension culturelle, historique, institutionnelle, organisationnelle et, ainsi, se départir d’un regard uniquement spatial pour accéder au statut de modèle n’est pas nouvelle. Les historiens et les politistes se sont très tôt engagés dans cette voie qui leur a permis d’identifier trois niveaux d’appréhension de l’Euro-Méditerranée :

          Une vision idéaliste qui met l’accent sur son statut de zone de communication, d’échanges (la Sicile sous Roger II ou l’Andalousie à certaines époques) et promeut une image délibérément positive. Cet idéal trouve son apogée dans les villes cosmopolites qui ont existé autour de la Méditerranée, et qui représentaient la quintessence de la capacité humaine de vivre ensemble (Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, etc.). La modernité y aurait malheureusement mis un terme en raison du regain du nationalisme notamment, Marseille constituant, de ce point de vue, une exception dans un mouvement de cosmopolitisme dont le centre de gravité se déplace vers le Nord (Paris, Londres).

          Une conception polémogène (générateur de conflit) comme lieu de confrontation (Horden et Purcell, 2000). Pour la seule fois dans l’histoire, la prééminence romaine va créer une unité qui ne cessera de se déliter au cours du temps puisque, après le démembrement de l’Empire romain, les deux parties auront une évolution divergente, accentuée par la conquête arabe, puis par les Croisades qui inaugureront le refoulement de l’Islam hors d’Europe. La prise de Constantinople par les Ottomans, qui voient dans les Balkans un espace possible d’extension, va marquer l’un des temps forts de cette approche conflictuelle qui, sur la période moderne, s’enracine dans le phénomène de la colonisation puis de la décolonisation, amorçant le transfert d’un grand nombre d’aspects négatifs (pauvreté, guerres, drogue…) vers le Sud.

          Une conception post-moderne qui, tout en étant définie comme un ensemble hétérogène de religions, de modes d’alimentation, de genres musicaux, etc., voit les forces centrifuges qui la caractérisent, contrecarrées par un sens du contact et de la proximité. A la fois juxtaposition d’éléments disparates , culturellement (pays tournés vers l’intérieur et pays très ouverts) et physiquement (alternance d’un littoral composé de plaines et de zones montagneuses), la Méditerranée reste aussi et, peut-être surtout, une petite mer fermée (3 % de l’océan Atlantique) qui, pour reprendre encore la vision braudelienne, se distingue du reste du monde.

Ces trois approches sont inconciliables car, selon Aymard (2002), entre ces trois visions, c’est à trois Méditerranées que nous avons à faire. C’est pourquoi la Méditerranée donnée immuable, ou presque, à laquelle il est devenu usuel de se référer, est en fait en permanence à réinventer. Clef de lecture et de réécriture du passé, elle est, du même coup, objet de l’insertion de ses différentes composantes dans un temps collectif, placé sous le double signe de la continuité et des ruptures. Ce qui est vrai pour l’histoire, l’est aussi pour la géographie. Sans nier la diversité qui y prévaut, Bethemont (2001) souligne, lui aussi, l’unité de la Méditerranée à travers la géographie même si ses frontières sont difficiles à établir, unité « au niveau de l’espace et des rythmes temporels » bien que celle-ci puisse être contredite « non seulement par les fractionnements culturels mais aussi par les antagonismes ou les conflits » (ibid., p. 295).

Les autres sciences humaines et sociales ne sont pas en reste comme le rappellent les oppositions que les commentateurs se plaisent à souligner quand ils évoquent les écarts existants entre les deux rives de la Méditerranée et tout particulièrement sur les points suivants :

1.         La fracture économique entre les pays membres de l’Europe industrialisée et les pays du Sud qui s’illustre en particulier par le fossé énorme du point de vue du Produit Intérieur Brut régional, de la dépense de recherche et développement, de l’investissement et d’autres marqueurs de la vie économique. Au-delà des problèmes de déséquilibre de la balance commerciale engendrés par ces écarts, c’est à l’intensification d’une dépendance inégale que l’on assiste, les pays du Sud étant largement plus tributaires des échanges avec ceux du Nord que l’inverse.

2.         Le déséquilibre démographique entre un Nord vieillissant et un Sud plus jeune (même si le taux de fécondité y est en diminution régulière) engendre des problèmes de gestion des flux migratoires. Certes ces flux ne sont pas nouveaux comme l’atteste l’importance des communautés italienne, grecque, française dans le Sud de l’Europe. Toutefois, la nouveauté tient en ce que ces migrations prennent place désormais dans un contexte de forte sensibilité au thème de l’insécurité et de la protection de l’emploi dit « national » et alors que se construit l’idée de « forteresse européenne » comme élément de référence des politiques intérieures des Etats européens.

3.         La divergence urbaine qui, à une métropolisation explosive de la rive sud de la Méditerranée nourrie par un exode rural en direction de la bordure littorale, oppose une relative stabilité démographique de la rive nord. Les problèmes écologiques et environnementaux qui en résultent, dépassent les cadres nationaux et possèdent une dimension au moins régionale qui appelle les pays de l’Union Européenne à collaborer avec les pays non membres. En fait ces principes que nous tenons pour essentiels le sont effectivement car ils se fondent sur un positionnement épistémologique caractéristique de ce que nous appelons un « modèle euro-méditerranéen » de l’action économique et sociale. C’est ce modèle que nous allons maintenant exposer.

Le modèle capitaliste anglo-saxon caractérisé par des contrats, des procédures et du reporting s’opposerait un mode de production méditerranéen convivial, agile et régi par l’informel. Pour intéressante qu’elle soit à des fins pédagogiques, cette opposition doit être réduite et retravaillée par quiconque cherche à construire une typologie des espaces de coordination dans lesquels les espaces interstitiels, laissés vacants par le contrat et la règle, ne seraient plus abordés comme des échecs mais, plutôt, comme des domaines régulés par d’autres instruments ou pratiques. Tel est le point de départ des analyses contenues dans ce recueil qui cherchent à contribuer à une réflexion sur la construction d’une coordination d’emblée collective.

Toutefois un écueil qui n’est pas mineur, doit être évité. L'informel auquel il est fait souvent référence ne peut à lui seul constituer un trait distinctif de ce modèle « méditerranéen » de coordination. En effet, l’informel est présent dans tous les systèmes et toutes les organisations, y compris les plus rigidifiés par rapport auxquels l’Euro-Méditerranée est définie. Si elle est réduite à cette dimension, l’Euro-Méditerranée n’est en rien une alternative. Ni organisationnelle, dans la mesure où tout système comble par de l’informel les espaces laissés vacants par le formel, ni méthodologique dans la mesure où toutes les approches, y compris l'individualisme méthodologique, posent les rapports entre agents comme indissociables d’un collectif. C’est pour ces raisons d’ailleurs (méthodologie, cohérence interne, positionnement théorique) que le seul mode de coordination économique reconnu dans un l'ordre monétaire est le contrat.

Cette posture méthodologique éloigne définitivement le vocable « euro-méditerranéen » de son sens géographique initial car le sous-jacent spatial est ici remplacé par la dimension première du collectif. Il ne s’agit donc pas d’une détermination géographique mais bien de la pensée qui peut naître d’un point de vue particulier, d’une posture ontologique, avant que d’être épistémologique : la reconnaissance que le collectif daté et situé dans lequel chacun d’entre nous déroule sa vie, construit ce que chacun d’entre nous est, ce qui, en retour, permet à chacun de produire ses conditions d’existence qui modifient alors ce collectif. Les formes de connaissances sont alors diverses parce qu’historiques et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyeraben, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ? Insérées dans ce champ d’analyse, certaines des contributions contenues dans cet ouvrage apporteront des éléments de réponse à la question des besoins de coordination et des enjeux qui lui sont associés, en insistant sur la diversité des formes possibles. Pour ce faire, nous nous intéressons à la question de l’action économique, sous des formes et des enjeux, certes très divers, mais pour souligner qu’il ne peut y avoir d’entrepreneuriat sans coopération ou relation avec les environnements économique, culturel, social, financier… De même, il ne peut exister de territoires sans capacité à créer des richesses et des liens sociaux. Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire de nouvelles identités fondées sur les compétences acquises, mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ? Autrement dit, quelles formes d’organisation inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres, en évitant la réduction de l’action et de la coordination à quelques modèles dominants et donnés ex ante ? Seront-elles celles des communautarismes ? Ou seront-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondé sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi ? C’est également la capacité des acteurs, firmes, individus entrepreneurs, mais aussi des institutions et des Etats, que nous questionnons, dans leur capacité à élaborer une diversité de modes d’action et de coordination.

L'ouvrage paru cet été entend revisiter l’espace euro-méditerranéen à travers une analyse pluridisciplinaire qui invite à le penser moins comme un espace géographique, que comme un espace de sens. Ce choix méthodologique est le dénominateur commun des différentes contributions qui proposent une nouvelle conception de l’action économique incorporant la dimension sociale. Sont ainsi proposés à la discussion des éléments de réflexion sur la possibilité de penser différemment des modèles entrepreneuriaux.

La démarche est conduite en deux temps. La première partie reconstruit la notion d’espace euro-méditerranéen à la lumière de certaines données de la pensée contemporaine et en incorporant notamment la dimension métaphorique. En découle l’identification d’espaces de réflexion comme autant « d’installations » capables d’accueillir les problématiques et les enjeux d’une spécificité euro-méditerranéenne. La seconde partie propose une illustration de ce cadre d’analyse à partir d’objets économiques dominés par les questions de coordination. Relations économiques internationales à travers les programmes de développement, rapports inter-entreprises modelés par les réseaux, fonctionnement interne de l’entreprise et modèle entrepreneurial y sont analysés à l’aune des éléments clefs de l’Euro-Méditerranée.

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