Le temps, la finance et la religion
Je trouve que la finance et la religion (en tous cas les trois religions monothéistes) partagent une croyance: le fait que le futur (qu'il soit de notre temps ou hors notre temps) vaut plus que le présent. En effet en finance, une des règles de base, ou du moins un principe communément admis, est que toute décision d'investissement doit se faire en comparant le montant de celui-ci et les flux de revenus futurs actualisés, c'est à dire exprimés en "équivalent temps présent", la Valeur Actuelle Nette (VAN). Autrement dit, il y a un arbitrage, connu aussi sous le nom de " degré d'aversion au risque" dont le niveau "0" est traduit par l'adage bien connu "un tu le tiens vaut mieux que deux tu l'auras". Cet arbitrage est un pari et je n'ai rien contre, mais il valorise le futur comme si celui-ci était prévisible dans les mêmes conditions que le présent et comme si par construction demain est mieux que maintenant.
La religion quant à elle nous dit finalement " fait de ton mieux maintenant en suivant les règles de tes textes sacrés car demain, dans l'au-delà, tu trouveras plénitude, bonheur et autres vierges pour l'éternité". Le non respect des règles te vaudra l'enfer, comme une mauvaise décision d'investissement peut amener la déchéance et la misère (en général d'ailleurs en terme de dégats collatéraux plus pour les tiers que pour l'investisseur).
Il est quand même étrange que dans un monde à qui on reproche l'immédiateté, le manque de sens et le besoin d'en reconstruire, le futur (version moderne de l'herbe est plus verte ailleurs) ait une telle dimension positive. Cela est d'autant plus étrange que toute utopie est bannie, celui en exprimant une étant considéré au mieux comme un doux rêveur alors que il ou elle ne fait pas autre chose que d'imaginer que demain peut être différent, à défaut d'être mieux, que maintenant comme un financier ou un croyant.
Ce débat, du moins mon interrogation, peut trouver une partie de ses motivations dans les questionnements sur le sens du monde, la responsabilité sociale, le bien-être collectif (Jensen, 2001 ; Paranque, 2004), qui nous montrent la résurgence du besoin de sens pour lequel d’aucuns (re)mobilisent le divin pour tenter de réduire l’opposition entre intérêt particulier et intérêt général, ne faisant, par la même, que refléter l’absence de sens collectif perçu. Si Ricœur (1997) peut analyser l’idéologie comme l’expression d’un sens permettant l’action de chacun dont le contraire est la pratique (et non la science ; voir page 22), mais qui « l’enferme » dans le passé, c’est parce qu’en même temps il affirme l’utopie comme le moyen de sortir du cadre fixé par l’idéologie : « ce qui est en jeu dans une utopie, c’est le fait d’imaginer une autre manière d’exercer le pouvoir» (idem, page 256). De ce point de vue, il y a une très forte proximité avec l’innovation, puisque celle-ci procède d’une certaine manière d’une utopie fondatrice qui permet de sortir du cadre établi, en s’appuyant pourtant sur les ressources de ce cadre. Il s’agit donc d’une qualité managériale déterminante.
Ce débat s’inscrit dans l’héritage d’une pensée commune qui est celle des XIII et XIV siècles présentée par Thomas d’Aquin et qui pose que le bien de la partie doit être subordonné au bien du tout : « D’abord, la finalité propre de l’espèce, celle de l’humanité, s’incarnera dans le bien de la société qui ne se réduit pas plus à la somme des biens des individus que la société n’est elle-même réductible à la somme des individus qui la compose. » (Béraud et Faccarello,1992, page 26). Après le divin (Béraud, Faccarello, 1992), le «Prince» (Hirschman, 1980), le marché (Vergara, 2006) et maintenant l’actionnaire (Jensen, 2001), de quelle figure symbolique avons-nous besoin pour construire le bien-être collectif ? Est-il possible de passer de la création de valeur actionnariale - et sa figure emblématique qu’est l’actionnaire - à la création de valeur de liens (Cova et Paranque, 2007) dont la personne « citoyen-consommateur » serait le nouvel acteur ?


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