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4 posts de la catégorie "Action et coordination"

24 février 2008

Accroître la productivité ou l'intensité du travail?

Le débat sur le pouvoir d’achat est au cœur de l’actualité. Il fait écho à celui du « travailler plus pour gagner plus » laissant aux oubliettes le partage des gains de productivité.

Au même titre que l’investissement est un pari sur l’avenir, le salaire est une promesse d’achat dans le futur. L’un ne peut pas aller sans l’autre : s’il n’y a pas une demande solvable anticipée, il ne peut pas y avoir d’investissement.

« La productivité, c'est-à-dire la capacité à produire davantage de biens et de services en utilisant moins de travail et de capital, joue un rôle central dans la croissance économique. Son augmentation permet en effet d'éliminer les goulots d'étranglement qui empêchent de produire davantage tout en rémunérant mieux le travail et le capital mobilisés dans la production. Ce qui, en retour, alimente la croissance, via l'accroissement de la demande de consommation et d'investissement. Un cercle vertueux. » (source : Alternatives Economiques - Hors série - n°058 - Octobre 2003).

La question qui m’intéresse est de savoir pourquoi insiste-t on sur le « travailler plus » alors que la productivité est l’expression d’un « travailler mieux » ou du moins différemment ? Pourquoi alors, ne pas accroître les gains de productivité globale de tous les facteurs ?

La réponse est à chercher dans le débat sur le partage des richesses comme le montrent ces statistiques.

Résultat net après impôts et dividendes, en milliards d'euros

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Source: Alternatives Economiques - n°265 - Janvier 2008.

En 2006, il a été distribué plus de richesses que de profit net qui était dégagé de cette dernière ! « En 2006, elles ont ainsi distribué plus de 76 milliards d'euros de dividendes ou assimilés, un record historique! Alors qu'elles n'ont engrangé qu'un résultat net (après impôts) de 52 milliards. La différence (24 milliards), elles ont dû l'emprunter ou, dans certains cas, réduire la voilure des investissements, en ne renouvelant pas ceux qui étaient amortis. » (Source : Alternatives Economiques - n°265 - Janvier 2008).

Si la rémunération du capital est privilégiée, alors il ne reste plus qu’accroître l’intensité du travail, c'est-à-dire le nombre absolu d’heures travaillées, les heures supplémentaires.

Dividendes nets distribués, en % des salaires nets

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Source: Alternatives Economiques - n°265 - Janvier 2008.

« Depuis une vingtaine d'années, dans les pays industrialisés, statistiques et études de terrain convergent vers ce constat: les progrès techniques, les qualifications plus élevées, le déploiement des emplois de services n'ont pas entraîné une amélioration générale de la qualité de vie au travail. Les recherches de disciplines diverses, au plan international, apportent à ce paradoxe une explication majeure: une accentuation de l'intensité du travail.

Tentons une définition: l'intensité du travail désigne le degré de mobilisation forcée des capacités humaines dans l'activité professionnelle. L'idée de mobilisation indique que les femmes et les hommes au travail font appel à ces capacités pour répondre à une demande pressante, fondée sur des exigences de compétitivité de l'entreprise, des défis à relever en matière d'objectifs. Les "capacités" qu'il s'agit de mobiliser peuvent être aussi bien physiques (un effort important, une posture difficile) que mentales (attention permanente, sollicitations nombreuses, décisions compliquées). Et cette mobilisation est forcée quand les contraintes de travail, notamment la pression du temps, resserrent les espaces de liberté. Les possibilités d'adopter des stratégies individuelles... » (source : Santé & Travail - n°57 - Janvier 2007).

Ceci est un choix. En effet, contrairement à ce qui est « rabaché », la productivité du travail en France soutient largement la comparaison avec celle des pays développés.

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Source: Alternatives Economiques - n°260 - Juillet 2007.

Produit Intérieur Brut (PIB) …

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Source: Alternatives Economiques - Hors série - n°70 - Octobre 2006.

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Source: Alternatives Economiques - n°258 - Mai 2007.

Tout se passe donc comme si le débat sur la productivité et la répartition de ses gains revenait en fait à entériner la décision d’accroître l’intensité du travail comme seul source de pouvoir d’achat. Le problème est alors que si la distribution de dividendes est privilégiée, alors c’est l’investissement qui est pénalisé aussi, et donc les conditions de la croissance elle-même.

Investissements nets, en % de la valeur ajoutée des sociétés

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Source: Alternatives Economiques - n°265 - Janvier 2008.

Ce recul, même relatif, de l’investissement pèse en retour sur les gains de productivité ce qui renforce les contraintes de rentabilité.

Gains de productivité par emploi (en moyenne annuelle), moyenne des gains de productivité et moyenne du taux de croissance du PIB par décennie (en %)

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Source: Alternatives Economiques - n°261 - Septembre 2007.

A défaut de ce levier, si on veut néanmoins maintenir, voire accroître, le niveau de rémunération des actionnaires, il faut alors augmenter l’intensité du travail pour produire plus tout en maîtrisant la répartition des richesses compatibles avec les exigences (posées par qui ?) de rémunération du capital, en particulier contenir les hausses de salaires, réduire les prélèvements obligatoires et maintenir les taux d’intérêt à un bas niveau (pour atténuer le poids des charges financières). L’autre solution est de favoriser la productivité des facteurs en soutenant l’investissement tant matériel qu’immatériel par l’amélioration des anticipations de la demande, donc des salaires.

(le fichier avec les graphiques est en ligne sur http://pagesperso-orange.fr/bparanque/download/productivite.pdf ).

20 février 2008

Un peu de polémique

Récemment, le Gouverneur de la Banque Centrale a attiré l'attention des uns et des autres en pointant du doigt les pressions inflationnistes. Dans le même temps, il alertait les gouvernements sur la nécessité de contenir les revendications salariales en matière de pouvoir d'achat et donc, en général, d'augmentation de salaires (puisque l'autre manière qui consiste via les gains de productivité "vrai" à réduire l'ensemble des coûts de production, pas les seuls salaires, est rarement évoqués). Selon lui, ces revendications font peser des menaces sur la croissance dans la zone euro.

Le débat sur la "responsabilité" des salaires est vieux. On pourrait dire qu'en augmentant la demande solvable, on améliore la demande anticipée et donc la croissance. Avant d'être un coût, le salaire serait ainsi un investissement, une avance, une promesse de consommation.

Mais là n'est pas mon propos. Je note ce matin dans les Echos du 19/02/2008 "Sidérurgie: les géants des mines font flamber les prix.Le numéro un mondial du minerai de fer augmente ses prix de 65% en Asie .... Les aciéristes tentent de répercurter la hausse". A cela s’ajoute les statistiques sur l’augmentation des prix alimentaires qui, là encore, n’a rien à voir par son ampleur avec une quelconque pression salariale...

J'attends donc avec impatience les avertissements du Gouverneur de la BCE nous alertant sur les pressions inflantionnistes (+65% à comparer aux revendications de rattrapage de pouvoir d'achat) qui vont peser sur la croissance ..... Si le coût de la vie augmente, qui en est à l'origine sans promesse de consommation future? Comment se partage la rente de l'accès aux matières premières ?

14 septembre 2007

L’Euro-Méditerranée : de l’espace géographique aux modes de coordination socio-économiques

Marquée par la durée et la complexité, la relation entre l’Europe et la Méditerranée a souvent donné lieu à une conception idéaliste qui voit dans la Méditerranée l’origine de l’Europe occidentale. Poétique et souvent fondée sur des discours de voyageurs s’inscrivant dans une Méditerranée rêvée (on notera la quasi absence de texte s’inscrivant « contre » la Méditerranée), cette vision s’est d’autant plus répandue que des états du Nord comme le Saint Empire Romain-Germanique ont délibérément tourné le dos à cet espace maritime et que les découvertes des Amériques ont considérablement réduit l’attrait exercé par cette mer intérieure. Redevenu un enjeu stratégique au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’actualité récente et la forme d’angoisse que connaît l’Europe à propos de ses frontières semble susciter un regain d’intérêt pour la Méditerranée dont le processus de Barcelone constitue la partie la plus visible d’un point de vue diplomatique et financier .

Ces évolutions récentes aboutissent pourtant dans le paradoxe suivant. Le tourisme méditerranéen n’a jamais été aussi fort, alimenté par le besoin de découvertes des différences et des curiosités que recèle ce bassin, d’un point de vue architectural, folklorique, culturel… Or ce sont bien ces mêmes différences qui sont craintes car pouvant donner naissance aux mouvements fondamentalistes, terroristes, migratoires et de pratiques concurrentielles « déloyales » quand les relations économiques sont basées sur les écarts de salaires et de réglementations fiscales. Cet ouvrage vise à produire une analyse de la Méditerranée qui tienne compte de cette ambiguïté et qui la retienne comme intrinsèquement liée à cet espace-frontière au sens où elle joue le rôle d’un mécanisme de régulation et de coordination des échanges ou des flux , et donc des diversités (sociales, économiques…) qui alimentent tout autant qu’elles expliquent ces flux et ces échanges. Pour cela, l’ouvrage s’inscrit dans le droit fil de travaux antérieurement conduits sur la construction de l’Euro-Méditerranée en tant que concept qui emprunte à différentes disciplines tout en cherchant à repérer, dans la littérature disponible, les points durs qui permettront d’identifier les faits stylisés dont pourra émerger la notion d’Euro-Méditerranée.

Nous verrons donc dans quelle mesure l’Euro-Méditerranée est, non seulement, un espace géographique suffisamment caractéristique pour prétendre être saisi de manière conceptuelle (section 1). Nous considérons ainsi ce concept comme « remarquable » (définissable et original) pour questionner les principes et mécanismes d’une diversité, source de croissance et d’innovation et d’une coordination appropriée (section 2) et comme ancré épistémologiquement dans une interpellation de l’holisme (section 3).

La volonté de se démarquer du tropisme géographique pour poser la Méditerranée comme un construit qui incorpore une dimension culturelle, historique, institutionnelle, organisationnelle et, ainsi, se départir d’un regard uniquement spatial pour accéder au statut de modèle n’est pas nouvelle. Les historiens et les politistes se sont très tôt engagés dans cette voie qui leur a permis d’identifier trois niveaux d’appréhension de l’Euro-Méditerranée :

          Une vision idéaliste qui met l’accent sur son statut de zone de communication, d’échanges (la Sicile sous Roger II ou l’Andalousie à certaines époques) et promeut une image délibérément positive. Cet idéal trouve son apogée dans les villes cosmopolites qui ont existé autour de la Méditerranée, et qui représentaient la quintessence de la capacité humaine de vivre ensemble (Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, etc.). La modernité y aurait malheureusement mis un terme en raison du regain du nationalisme notamment, Marseille constituant, de ce point de vue, une exception dans un mouvement de cosmopolitisme dont le centre de gravité se déplace vers le Nord (Paris, Londres).

          Une conception polémogène (générateur de conflit) comme lieu de confrontation (Horden et Purcell, 2000). Pour la seule fois dans l’histoire, la prééminence romaine va créer une unité qui ne cessera de se déliter au cours du temps puisque, après le démembrement de l’Empire romain, les deux parties auront une évolution divergente, accentuée par la conquête arabe, puis par les Croisades qui inaugureront le refoulement de l’Islam hors d’Europe. La prise de Constantinople par les Ottomans, qui voient dans les Balkans un espace possible d’extension, va marquer l’un des temps forts de cette approche conflictuelle qui, sur la période moderne, s’enracine dans le phénomène de la colonisation puis de la décolonisation, amorçant le transfert d’un grand nombre d’aspects négatifs (pauvreté, guerres, drogue…) vers le Sud.

          Une conception post-moderne qui, tout en étant définie comme un ensemble hétérogène de religions, de modes d’alimentation, de genres musicaux, etc., voit les forces centrifuges qui la caractérisent, contrecarrées par un sens du contact et de la proximité. A la fois juxtaposition d’éléments disparates , culturellement (pays tournés vers l’intérieur et pays très ouverts) et physiquement (alternance d’un littoral composé de plaines et de zones montagneuses), la Méditerranée reste aussi et, peut-être surtout, une petite mer fermée (3 % de l’océan Atlantique) qui, pour reprendre encore la vision braudelienne, se distingue du reste du monde.

Ces trois approches sont inconciliables car, selon Aymard (2002), entre ces trois visions, c’est à trois Méditerranées que nous avons à faire. C’est pourquoi la Méditerranée donnée immuable, ou presque, à laquelle il est devenu usuel de se référer, est en fait en permanence à réinventer. Clef de lecture et de réécriture du passé, elle est, du même coup, objet de l’insertion de ses différentes composantes dans un temps collectif, placé sous le double signe de la continuité et des ruptures. Ce qui est vrai pour l’histoire, l’est aussi pour la géographie. Sans nier la diversité qui y prévaut, Bethemont (2001) souligne, lui aussi, l’unité de la Méditerranée à travers la géographie même si ses frontières sont difficiles à établir, unité « au niveau de l’espace et des rythmes temporels » bien que celle-ci puisse être contredite « non seulement par les fractionnements culturels mais aussi par les antagonismes ou les conflits » (ibid., p. 295).

Les autres sciences humaines et sociales ne sont pas en reste comme le rappellent les oppositions que les commentateurs se plaisent à souligner quand ils évoquent les écarts existants entre les deux rives de la Méditerranée et tout particulièrement sur les points suivants :

1.         La fracture économique entre les pays membres de l’Europe industrialisée et les pays du Sud qui s’illustre en particulier par le fossé énorme du point de vue du Produit Intérieur Brut régional, de la dépense de recherche et développement, de l’investissement et d’autres marqueurs de la vie économique. Au-delà des problèmes de déséquilibre de la balance commerciale engendrés par ces écarts, c’est à l’intensification d’une dépendance inégale que l’on assiste, les pays du Sud étant largement plus tributaires des échanges avec ceux du Nord que l’inverse.

2.         Le déséquilibre démographique entre un Nord vieillissant et un Sud plus jeune (même si le taux de fécondité y est en diminution régulière) engendre des problèmes de gestion des flux migratoires. Certes ces flux ne sont pas nouveaux comme l’atteste l’importance des communautés italienne, grecque, française dans le Sud de l’Europe. Toutefois, la nouveauté tient en ce que ces migrations prennent place désormais dans un contexte de forte sensibilité au thème de l’insécurité et de la protection de l’emploi dit « national » et alors que se construit l’idée de « forteresse européenne » comme élément de référence des politiques intérieures des Etats européens.

3.         La divergence urbaine qui, à une métropolisation explosive de la rive sud de la Méditerranée nourrie par un exode rural en direction de la bordure littorale, oppose une relative stabilité démographique de la rive nord. Les problèmes écologiques et environnementaux qui en résultent, dépassent les cadres nationaux et possèdent une dimension au moins régionale qui appelle les pays de l’Union Européenne à collaborer avec les pays non membres. En fait ces principes que nous tenons pour essentiels le sont effectivement car ils se fondent sur un positionnement épistémologique caractéristique de ce que nous appelons un « modèle euro-méditerranéen » de l’action économique et sociale. C’est ce modèle que nous allons maintenant exposer.

Le modèle capitaliste anglo-saxon caractérisé par des contrats, des procédures et du reporting s’opposerait un mode de production méditerranéen convivial, agile et régi par l’informel. Pour intéressante qu’elle soit à des fins pédagogiques, cette opposition doit être réduite et retravaillée par quiconque cherche à construire une typologie des espaces de coordination dans lesquels les espaces interstitiels, laissés vacants par le contrat et la règle, ne seraient plus abordés comme des échecs mais, plutôt, comme des domaines régulés par d’autres instruments ou pratiques. Tel est le point de départ des analyses contenues dans ce recueil qui cherchent à contribuer à une réflexion sur la construction d’une coordination d’emblée collective.

Toutefois un écueil qui n’est pas mineur, doit être évité. L'informel auquel il est fait souvent référence ne peut à lui seul constituer un trait distinctif de ce modèle « méditerranéen » de coordination. En effet, l’informel est présent dans tous les systèmes et toutes les organisations, y compris les plus rigidifiés par rapport auxquels l’Euro-Méditerranée est définie. Si elle est réduite à cette dimension, l’Euro-Méditerranée n’est en rien une alternative. Ni organisationnelle, dans la mesure où tout système comble par de l’informel les espaces laissés vacants par le formel, ni méthodologique dans la mesure où toutes les approches, y compris l'individualisme méthodologique, posent les rapports entre agents comme indissociables d’un collectif. C’est pour ces raisons d’ailleurs (méthodologie, cohérence interne, positionnement théorique) que le seul mode de coordination économique reconnu dans un l'ordre monétaire est le contrat.

Cette posture méthodologique éloigne définitivement le vocable « euro-méditerranéen » de son sens géographique initial car le sous-jacent spatial est ici remplacé par la dimension première du collectif. Il ne s’agit donc pas d’une détermination géographique mais bien de la pensée qui peut naître d’un point de vue particulier, d’une posture ontologique, avant que d’être épistémologique : la reconnaissance que le collectif daté et situé dans lequel chacun d’entre nous déroule sa vie, construit ce que chacun d’entre nous est, ce qui, en retour, permet à chacun de produire ses conditions d’existence qui modifient alors ce collectif. Les formes de connaissances sont alors diverses parce qu’historiques et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyeraben, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ? Insérées dans ce champ d’analyse, certaines des contributions contenues dans cet ouvrage apporteront des éléments de réponse à la question des besoins de coordination et des enjeux qui lui sont associés, en insistant sur la diversité des formes possibles. Pour ce faire, nous nous intéressons à la question de l’action économique, sous des formes et des enjeux, certes très divers, mais pour souligner qu’il ne peut y avoir d’entrepreneuriat sans coopération ou relation avec les environnements économique, culturel, social, financier… De même, il ne peut exister de territoires sans capacité à créer des richesses et des liens sociaux. Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire de nouvelles identités fondées sur les compétences acquises, mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ? Autrement dit, quelles formes d’organisation inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres, en évitant la réduction de l’action et de la coordination à quelques modèles dominants et donnés ex ante ? Seront-elles celles des communautarismes ? Ou seront-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondé sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi ? C’est également la capacité des acteurs, firmes, individus entrepreneurs, mais aussi des institutions et des Etats, que nous questionnons, dans leur capacité à élaborer une diversité de modes d’action et de coordination.

L'ouvrage paru cet été entend revisiter l’espace euro-méditerranéen à travers une analyse pluridisciplinaire qui invite à le penser moins comme un espace géographique, que comme un espace de sens. Ce choix méthodologique est le dénominateur commun des différentes contributions qui proposent une nouvelle conception de l’action économique incorporant la dimension sociale. Sont ainsi proposés à la discussion des éléments de réflexion sur la possibilité de penser différemment des modèles entrepreneuriaux.

La démarche est conduite en deux temps. La première partie reconstruit la notion d’espace euro-méditerranéen à la lumière de certaines données de la pensée contemporaine et en incorporant notamment la dimension métaphorique. En découle l’identification d’espaces de réflexion comme autant « d’installations » capables d’accueillir les problématiques et les enjeux d’une spécificité euro-méditerranéenne. La seconde partie propose une illustration de ce cadre d’analyse à partir d’objets économiques dominés par les questions de coordination. Relations économiques internationales à travers les programmes de développement, rapports inter-entreprises modelés par les réseaux, fonctionnement interne de l’entreprise et modèle entrepreneurial y sont analysés à l’aune des éléments clefs de l’Euro-Méditerranée.

28 février 2007

Une alternative euro-méditerranéenne ?

      Le processus de Barcelone ainsi que la création d’une zone de libre échange auquel il répond (ou tente de répondre) ont remis (ou mis) les relations euro-méditerranéenne au cœur des débats.

      Marquée par la durée et la complexité, la relation entre l’Europe et la Méditerranée a souvent donné lieu à une conception idéaliste qui voit dans la Méditerranée l’origine de l’Europe occidentale. Poétique et souvent fondée sur des discours de voyageurs s’inscrivant dans une Méditerranée rêvée (on notera la quasi absence de texte s’inscrivant « contre » la Méditerranée), cette vision s’est répandue sans compter que des états du Nord comme le Saint Empire Romain-Germanique ont délibérément tourné le dos à cet espace maritime et que les découvertes des Amériques ont considérablement réduit l’attrait exercé par cette mer intérieure. Enjeu stratégique au cours de la seconde guerre mondiale, l’actualité récente et la forme d’angoisse que connait l’Europe à propos de ses frontières semble susciter un regain d’intérêt pour la Méditerranée dont le processus de Barcelone constitue la partie la plus visible d’un point de vue diplomatique et financier

      Au-delà des similitudes géophysiques et analytiques, chacun peut alors avoir en quelque sorte son euro-méditerranée, un espace symbolique qui renvoie à des valeurs. Toutefois, une interrogation surgit, in fine, sur la possibilité de parler ou non d’un modèle « euro-méditerranéen », est ce que de ses particularités peuvent émerger un sens plus général, plus universel ? Qu’elles seraient alors les modalités de mobilisation des ressources nécessaires à la promotion d’un autre(s) modèle(s) de coordination de l’action économique alternatifs, d’une part, à l’individualisme méthodologique  sur le plan épistémologique mais aussi ontologique , et, d’autre part, aux contrats comme mode unique de traitement des conflits sur le plan méthodologique ? Poser la question suppose alors, d’une part, que l’on reconnaisse la diversité des modes de coordination et la façon dont le milieu, l’histoire et les institutions modèles les compétences mobilisées par les acteurs pour entrer en contact avec des tiers ; d’autre part que soit débattue l’hypothèse que cet espace puisse être porteur d’une universalité au sens que ce qu’on en apprend ait vertu à aider à la décision et à l’action en d’autres lieux et espaces.

      Si certains dénomment « euro-méditerranéen » ce modèle, c’est moins du fait d’une spécificité liée à sa localisation géographique, que de son exemplarité au sens premier du terme, du fait de l’acuité des problèmes qui s’y posent et donc de la possibilité d’apprendre  de ce « bassin d’histoires communes ». L’informel, qui semblerait le caractériser, n’est intéressant que comme indicateur de modes de coordination qui échappent au grille analytique traditionnelle et dominante, ce qui constitue peut être des pistes de réflexions pour une action plus construite. La dénomination est alors celle des acteurs qui veulent apporter une contribution aux défis qui s’y posent particulièrement mis en évidence par le processus de Barcelone. Il ne s’agit donc pas d’une détermination géographique mais bien de la pensée qui peut naître d’un point de vue particulier, d’une posture ontologique avant que d’être épistémologique : la reconnaissance que le collectif daté et situé dans lequel chacun d’entre nous déroule sa vie, construit ce que chacun d’entre nous est, et en retour, chacun produit ses conditions d’existence qui modifient alors ce collectif. Les formes de connaissances sont alors diverses par ce qu’historique et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyerabend, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ?

      D’autres soulignent que l'informel auquel il est fait souvent référence pour tenter de cerner l'euroméditerranée est partout, y compris dans les systèmes anglo-saxons par rapport auxquels le concept d'euroméditerranée est défini. Donc tout est espace de sens global et pas seulement cet espace là. A pousser ce type de considération à l'extrême, tout devient euro-méditerranée : la Chine, l'Amazonie, les Etats Unis... puisque partout il y a du soft management, de l'ethnique. Rien ne permettrait alors de dire que l'euroméditerranée est une méthodologie alternative à l'individualisme méthodologique. Le seul paradigme alternatif reconnu par la communauté scientifique est le holisme qui ne se contente pas de descriptions de phénomènes et d'évènements (nécessaires à sa construction) mais repose sur une méthode scientifique débouchant sur des relations et des évènements déterminés dans un environnement situé et institué. Deux écoles ont véritablement exploité le holisme : la théorie des conventions et celle de la régulation (voir Defalvard, 1992). Pour ces raisons (méthodologie, cohérence interne, positionnement théorique) ils se réfèrent au seul mode de coordination en vigueur dans les sociétés concrètes : il s'agit de l'ordre monétaire et du contrat.

      Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire des nouvelles identités fondées sur les compétences acquises mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ? Quelles formes sociales sanctionnant l’accord des agents sur les descriptions du monde et leur permettant ainsi de coordonner leurs projets sont-elles nécessaires ? Autrement dit, quelles formes d’organisation à inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres en évitant la réduction de l’action et de la coordination à quelques modèles dominants et donnés ex ante ? Seront-t-elles celles des communautarismes? Ou seront-t-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondées sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi? C’est également la capacité des acteurs, firmes, individus entrepreneurs, mais aussi des institutions et des Etats que nous questionnons dans leur capacité à élaborer une diversité de modes d’action et de coordination.

      Defalvard, H. (1992) « Critique de l’individualisme méthodologique revu par la théorie des conventions », Revue Economique, Vol. 43, n° 1, janvier, pp. 127-144

      Redondi P. (1983) : « Galilée hérétique », Gallimard

      Simon G. (1979) : « Kepler astronome astrologue », Gallimard

      Feyerabend P. (1979) : « Contre la méthode », Seuil, Sciences

      Feyerabend P. (1989) : « Adieu la raison », Seuil.

      Hallyn F. (1987) : « La structure poétique du monde : Copernic, Kepler », Seuil, Des Travaux.

      Sève L. (2004) : « Penser avec Marx aujourd’hui » Tome 1 Marx et nous, La Dispute.

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