"Le drame du XXe siècle n'est pas né d'un excès de l'idée de Dieu, mais de sa redoutable absence", a réaffirmé le chef de l'Etat lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France.
Cette affirmation du Chef de l’Etat vise des évènements bien particulier : l’extermination de personnes en raison de leur foi, de leur religion, mais aussi pour certains et d’autres en même temps ou non, en raison de leur engagement politique ou de leur sexualitée. La Shoa est alors plus qu’un symbole et une mémoire à entretenir mais une exigence d’actions au quotidien pour que « plus jamais çà ». Cela implique alors de définir le cadre de cette action.
Pour ce faire, on pourrait effectivement dire que l’absence de l’idée, je préciserais « juste », de Dieu, a pesé dans ces horreurs. Toutefois, je suis mal à l’aise car dans le même temps tout cela a été aussi fait (même si à d’autres périodes de l’histoire ce n’était pas le cas) par des gens dont la boucle de ceinturon portait « Got mit uns », référence qu’on retrouve encore aujourd’hui dans d’autres langes et pour d'autres armées sous une forme ou une autre; comme si le militaire avait besoin de la bénédiction divine pour justifier ses actions...
En d’autres temps et d’autres lieux, c’est l’excès de présence d’idées différentes de Dieu qui a poussé à ces horreurs que ce soit les conquêtes ou les missions « d’évangélisation ». Je pense ainsi que c’est cet excès qui est cause des problèmes ; excès dans l’idée même que les uns et les autres se font de l’idée de Dieu, comme le montre les guerres de religions.
Pour moi, la religion est, au sens strict, un projet politique dans l’acception noble du terme, une idéologie au sens de Ricœur : « ce qui est en jeu dans toute idéologie c’est en fin de compte la légitimation d’un certain système d’autorité » (Ricœur, Idéologie et Utopie, page 256, Seuil, 1997). Autrement dit le pouvoir, pouvoir de faire, d’agir, de proposer mais aussi de nuire, est au cœur de la problématique. Comme Ricœur le dit « (…) c’est au travers d’un processus idéologique qu’on saisit sa propre motivation dans la relation au pouvoir » (page 284). Beau sujet de réflexions pour nos responsables politiques.
Dans ce contexte la question que nous devons nous poser est celle du Politique comme capacité à donner et faire partager une vision, une utopie, c'est-à-dire « une autre manière d’imaginer exercer le pouvoir » (idem, page 256).
Il apparaît alors que moins d’une « redoutable absence » c’est bien d’un excès de confusion dans l’idée de Dieu que nait le drame. En l’absence d’Agora, en l’absence de débats sur notre société ou plutôt avec l’absence de regard critique sur les fondements philosophiques de notre modèle économique qui place l’actionnaire au cœur de la réalisation du bien être collectif (voir Jensen, M C. (2001), “Value Maximization, Stakeholder Theory, and the Corporate Objective Function" . http://ssrn.com/abstract=220671), il est difficile de répondre aux questionnements qui nous touchent les uns et les autres face à ce monde dont les finalités parfois nous échappent. Ricœur encore précise que « La religion fonctionne comme une idéologie lorsqu’elle légitime le pouvoir en place, comme une utopie dans la mesure où elle constitue une motivation qui nourrit la critique » (page 305, c’est moi qui souligne). A ce jour, j’analyse l’idéologie de la mobilisation du recours au divin comme « un système de résistance : elle résiste à la reconnaissance de ce que nous sommes, de qui nous sommes » (Ricœur, page 318). Je ne perçois nulle part l’effort critique (à ne pas confondre avec l’anathème, la condamnation …) de dépassement, d'ouverture sur les autres.
Je rejoins alors totalement Ricœur quand il met en avant le rôle de l’éducateur et du politique dans cette maïeutique du sens et de son partage avec et par les collectifs.
Je ne crois pas que la mobilisation du Divin soit le meilleur moyen de répondre à la diversité des demandes que nous adressent les populations et nos propres exigences de vie. En effet, sa mobilisation renvoie elle-même à une telle diversité de représentation et de valeurs qu’il est illusoire, sur ce terrain là, de trouver un compromis nous permettant d’agir ensemble. Au contraire cette diversité doit être une force qui nous aide à repérer ce que nous avons en commun en-deçà ou au-delà (peu importe) de nos convictions religieuses (on non). De ce fait, ce nécessaire compromis est forcément Politique ET laïque.
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