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  • Construction de sens
    Il s’agit d’un espace ouvert dans le respect de l’autre mais soucieux aussi de favoriser la confrontation des idées. Cet espace est construit par nos interactions, source de sens, en particulier dans le cadre des cours que je donne ou que j’anime. Voir aussi Vox Academia (http://www.voxacademia.com/)

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Ouvrages

02 novembre 2007

Hèrerance

Difficile de contester la réaction épidermique au jour le jour et de vouloir partager des interrogations pour se situer. C'est pourquoi j'aimerais bien débattre de la post-modernité, et l'effritement annoncé dont les intégrismes ne sont qu'une des manifestations, et de l'après post-modernité.

Avec Bernard Cova, mais ici je n'engage que moi, nous présentons un papier qui se conclut ainsi (colloque RMEM, novembre 2007, Marseille):

"Un véritable débat est donc ouvert qui nous permet de dire avec Sève (2004, 2005) qu’il y a peut être à rechercher du côté de la dialectique un cadre fécond qui ni se réduit aux individus, ni se perd dans le tout et la globalité. Ce débat souligne le défi qu’il y a à penser l’émergence : si on ne peut penser le monde que par référence à un corpus de pensées établit alors quid de la genèse d’une nouvelle approche ? Michel Bakounine (1965) nous dit que « c’est en cherchant l’impossible que l’homme a toujours reconnu et réalisé le possible, et ceux qui s’en sont tenus à ce qui leur paraissait le possible n’ont jamais avancé d’un seul pas » (p 33). Ce défi, redoublé par cette citation, est justifié par le questionnement qui surgit de l’espace méditerranéen qui nous interpelle sur notre capacité à promouvoir un autre style de management. D’aucuns nous disent que de cette Méditerranée, seule existe une hétérogénéité sans cohérence si ce n’est celui d’une certaine proximité. Toutefois, nous refusons ce double enfermement géographique et intellectuel et nous voulons, en cherchant un « impossible », trouver une authenticité qui ne soit pas réactionnaire, c'est-à-dire tournée vers le passé, mais qui ouvre le champ des possibles en proposant une nouvelle modernité qui réhabilite le temps long, l’informel …… ."

Que faire alors quand Claude Javeau dans "Les paradoxes de la post-modernité" (PUF, 2007) nous renvoie à un statut de mouton de Panurge ou de plouc car la renvendication du singulier revient, dans un monde marchand, à n'être que des consommateurs de masse soumis à l'industrie culturelle de masse?

01 octobre 2007

Humeur (mise à jour)

Ceci est une note d'humeur.

Je suis d'accord avec la nécessité de revoir, réviser les recettes de hier pour voir si on ne peut pas mieux faire car il n'y a aucune raison que ce qui valait pour hier vaille pour demain.

Ceci étant à force de parler de réduction, allègement, baisse des charges, de la fiscalité, je me demande qui va payer et quoi demain. Car les mêmes qui demandent à tort ou à raison ces réductions, exceptions et autres allègements sont les mêmes qui veulent plus de qualité dans l'enseignement, un meilleur accueil à l'hôpital, une meilleure prise en charge sociale, plus de sécurité, plus d'aides pour les aider à investir, exporter et je ne sais quoi d'autres ...

Je vois mal comment on peut demander de la solidarité et ne pas s'en donner les moyens; je comprends mal qu'on demande des allègements pour soi et plus de solidarité ! la solidarité est aussi financière. Il ne faut pas confondre l'absence de démocratie, d'évaluation et d'efficacité des politiques publiques mais aussi privées, avec la réduction des moyens que nous devons consacrer à notre projet collectif. Il est vrai que le débat sur ce dernier en étant caricatural ne simplifie pas la vie démocratique.

La vraie question n'est elle pas de décider de ce que nous voulons collectivement pour en accepter le financement individuellement ? A titre d'exemple, le Ministère du travail évalue à 30 milliards d'euros en 2005 la politique de l'emploi (allègements fiscaux, sociaux ...) ... On peut se poser la question de l'évaluation de ce coût qui correspond aussi à moins de ressources (Alternatives Economiques, octobre 2007, n°262 et www.travail.gouv.fr rubrique "études et statistiques".

14 septembre 2007

L’Euro-Méditerranée : de l’espace géographique aux modes de coordination socio-économiques

Marquée par la durée et la complexité, la relation entre l’Europe et la Méditerranée a souvent donné lieu à une conception idéaliste qui voit dans la Méditerranée l’origine de l’Europe occidentale. Poétique et souvent fondée sur des discours de voyageurs s’inscrivant dans une Méditerranée rêvée (on notera la quasi absence de texte s’inscrivant « contre » la Méditerranée), cette vision s’est d’autant plus répandue que des états du Nord comme le Saint Empire Romain-Germanique ont délibérément tourné le dos à cet espace maritime et que les découvertes des Amériques ont considérablement réduit l’attrait exercé par cette mer intérieure. Redevenu un enjeu stratégique au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’actualité récente et la forme d’angoisse que connaît l’Europe à propos de ses frontières semble susciter un regain d’intérêt pour la Méditerranée dont le processus de Barcelone constitue la partie la plus visible d’un point de vue diplomatique et financier .

Ces évolutions récentes aboutissent pourtant dans le paradoxe suivant. Le tourisme méditerranéen n’a jamais été aussi fort, alimenté par le besoin de découvertes des différences et des curiosités que recèle ce bassin, d’un point de vue architectural, folklorique, culturel… Or ce sont bien ces mêmes différences qui sont craintes car pouvant donner naissance aux mouvements fondamentalistes, terroristes, migratoires et de pratiques concurrentielles « déloyales » quand les relations économiques sont basées sur les écarts de salaires et de réglementations fiscales. Cet ouvrage vise à produire une analyse de la Méditerranée qui tienne compte de cette ambiguïté et qui la retienne comme intrinsèquement liée à cet espace-frontière au sens où elle joue le rôle d’un mécanisme de régulation et de coordination des échanges ou des flux , et donc des diversités (sociales, économiques…) qui alimentent tout autant qu’elles expliquent ces flux et ces échanges. Pour cela, l’ouvrage s’inscrit dans le droit fil de travaux antérieurement conduits sur la construction de l’Euro-Méditerranée en tant que concept qui emprunte à différentes disciplines tout en cherchant à repérer, dans la littérature disponible, les points durs qui permettront d’identifier les faits stylisés dont pourra émerger la notion d’Euro-Méditerranée.

Nous verrons donc dans quelle mesure l’Euro-Méditerranée est, non seulement, un espace géographique suffisamment caractéristique pour prétendre être saisi de manière conceptuelle (section 1). Nous considérons ainsi ce concept comme « remarquable » (définissable et original) pour questionner les principes et mécanismes d’une diversité, source de croissance et d’innovation et d’une coordination appropriée (section 2) et comme ancré épistémologiquement dans une interpellation de l’holisme (section 3).

La volonté de se démarquer du tropisme géographique pour poser la Méditerranée comme un construit qui incorpore une dimension culturelle, historique, institutionnelle, organisationnelle et, ainsi, se départir d’un regard uniquement spatial pour accéder au statut de modèle n’est pas nouvelle. Les historiens et les politistes se sont très tôt engagés dans cette voie qui leur a permis d’identifier trois niveaux d’appréhension de l’Euro-Méditerranée :

          Une vision idéaliste qui met l’accent sur son statut de zone de communication, d’échanges (la Sicile sous Roger II ou l’Andalousie à certaines époques) et promeut une image délibérément positive. Cet idéal trouve son apogée dans les villes cosmopolites qui ont existé autour de la Méditerranée, et qui représentaient la quintessence de la capacité humaine de vivre ensemble (Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, etc.). La modernité y aurait malheureusement mis un terme en raison du regain du nationalisme notamment, Marseille constituant, de ce point de vue, une exception dans un mouvement de cosmopolitisme dont le centre de gravité se déplace vers le Nord (Paris, Londres).

          Une conception polémogène (générateur de conflit) comme lieu de confrontation (Horden et Purcell, 2000). Pour la seule fois dans l’histoire, la prééminence romaine va créer une unité qui ne cessera de se déliter au cours du temps puisque, après le démembrement de l’Empire romain, les deux parties auront une évolution divergente, accentuée par la conquête arabe, puis par les Croisades qui inaugureront le refoulement de l’Islam hors d’Europe. La prise de Constantinople par les Ottomans, qui voient dans les Balkans un espace possible d’extension, va marquer l’un des temps forts de cette approche conflictuelle qui, sur la période moderne, s’enracine dans le phénomène de la colonisation puis de la décolonisation, amorçant le transfert d’un grand nombre d’aspects négatifs (pauvreté, guerres, drogue…) vers le Sud.

          Une conception post-moderne qui, tout en étant définie comme un ensemble hétérogène de religions, de modes d’alimentation, de genres musicaux, etc., voit les forces centrifuges qui la caractérisent, contrecarrées par un sens du contact et de la proximité. A la fois juxtaposition d’éléments disparates , culturellement (pays tournés vers l’intérieur et pays très ouverts) et physiquement (alternance d’un littoral composé de plaines et de zones montagneuses), la Méditerranée reste aussi et, peut-être surtout, une petite mer fermée (3 % de l’océan Atlantique) qui, pour reprendre encore la vision braudelienne, se distingue du reste du monde.

Ces trois approches sont inconciliables car, selon Aymard (2002), entre ces trois visions, c’est à trois Méditerranées que nous avons à faire. C’est pourquoi la Méditerranée donnée immuable, ou presque, à laquelle il est devenu usuel de se référer, est en fait en permanence à réinventer. Clef de lecture et de réécriture du passé, elle est, du même coup, objet de l’insertion de ses différentes composantes dans un temps collectif, placé sous le double signe de la continuité et des ruptures. Ce qui est vrai pour l’histoire, l’est aussi pour la géographie. Sans nier la diversité qui y prévaut, Bethemont (2001) souligne, lui aussi, l’unité de la Méditerranée à travers la géographie même si ses frontières sont difficiles à établir, unité « au niveau de l’espace et des rythmes temporels » bien que celle-ci puisse être contredite « non seulement par les fractionnements culturels mais aussi par les antagonismes ou les conflits » (ibid., p. 295).

Les autres sciences humaines et sociales ne sont pas en reste comme le rappellent les oppositions que les commentateurs se plaisent à souligner quand ils évoquent les écarts existants entre les deux rives de la Méditerranée et tout particulièrement sur les points suivants :

1.         La fracture économique entre les pays membres de l’Europe industrialisée et les pays du Sud qui s’illustre en particulier par le fossé énorme du point de vue du Produit Intérieur Brut régional, de la dépense de recherche et développement, de l’investissement et d’autres marqueurs de la vie économique. Au-delà des problèmes de déséquilibre de la balance commerciale engendrés par ces écarts, c’est à l’intensification d’une dépendance inégale que l’on assiste, les pays du Sud étant largement plus tributaires des échanges avec ceux du Nord que l’inverse.

2.         Le déséquilibre démographique entre un Nord vieillissant et un Sud plus jeune (même si le taux de fécondité y est en diminution régulière) engendre des problèmes de gestion des flux migratoires. Certes ces flux ne sont pas nouveaux comme l’atteste l’importance des communautés italienne, grecque, française dans le Sud de l’Europe. Toutefois, la nouveauté tient en ce que ces migrations prennent place désormais dans un contexte de forte sensibilité au thème de l’insécurité et de la protection de l’emploi dit « national » et alors que se construit l’idée de « forteresse européenne » comme élément de référence des politiques intérieures des Etats européens.

3.         La divergence urbaine qui, à une métropolisation explosive de la rive sud de la Méditerranée nourrie par un exode rural en direction de la bordure littorale, oppose une relative stabilité démographique de la rive nord. Les problèmes écologiques et environnementaux qui en résultent, dépassent les cadres nationaux et possèdent une dimension au moins régionale qui appelle les pays de l’Union Européenne à collaborer avec les pays non membres. En fait ces principes que nous tenons pour essentiels le sont effectivement car ils se fondent sur un positionnement épistémologique caractéristique de ce que nous appelons un « modèle euro-méditerranéen » de l’action économique et sociale. C’est ce modèle que nous allons maintenant exposer.

Le modèle capitaliste anglo-saxon caractérisé par des contrats, des procédures et du reporting s’opposerait un mode de production méditerranéen convivial, agile et régi par l’informel. Pour intéressante qu’elle soit à des fins pédagogiques, cette opposition doit être réduite et retravaillée par quiconque cherche à construire une typologie des espaces de coordination dans lesquels les espaces interstitiels, laissés vacants par le contrat et la règle, ne seraient plus abordés comme des échecs mais, plutôt, comme des domaines régulés par d’autres instruments ou pratiques. Tel est le point de départ des analyses contenues dans ce recueil qui cherchent à contribuer à une réflexion sur la construction d’une coordination d’emblée collective.

Toutefois un écueil qui n’est pas mineur, doit être évité. L'informel auquel il est fait souvent référence ne peut à lui seul constituer un trait distinctif de ce modèle « méditerranéen » de coordination. En effet, l’informel est présent dans tous les systèmes et toutes les organisations, y compris les plus rigidifiés par rapport auxquels l’Euro-Méditerranée est définie. Si elle est réduite à cette dimension, l’Euro-Méditerranée n’est en rien une alternative. Ni organisationnelle, dans la mesure où tout système comble par de l’informel les espaces laissés vacants par le formel, ni méthodologique dans la mesure où toutes les approches, y compris l'individualisme méthodologique, posent les rapports entre agents comme indissociables d’un collectif. C’est pour ces raisons d’ailleurs (méthodologie, cohérence interne, positionnement théorique) que le seul mode de coordination économique reconnu dans un l'ordre monétaire est le contrat.

Cette posture méthodologique éloigne définitivement le vocable « euro-méditerranéen » de son sens géographique initial car le sous-jacent spatial est ici remplacé par la dimension première du collectif. Il ne s’agit donc pas d’une détermination géographique mais bien de la pensée qui peut naître d’un point de vue particulier, d’une posture ontologique, avant que d’être épistémologique : la reconnaissance que le collectif daté et situé dans lequel chacun d’entre nous déroule sa vie, construit ce que chacun d’entre nous est, ce qui, en retour, permet à chacun de produire ses conditions d’existence qui modifient alors ce collectif. Les formes de connaissances sont alors diverses parce qu’historiques et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyeraben, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ? Insérées dans ce champ d’analyse, certaines des contributions contenues dans cet ouvrage apporteront des éléments de réponse à la question des besoins de coordination et des enjeux qui lui sont associés, en insistant sur la diversité des formes possibles. Pour ce faire, nous nous intéressons à la question de l’action économique, sous des formes et des enjeux, certes très divers, mais pour souligner qu’il ne peut y avoir d’entrepreneuriat sans coopération ou relation avec les environnements économique, culturel, social, financier… De même, il ne peut exister de territoires sans capacité à créer des richesses et des liens sociaux. Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire de nouvelles identités fondées sur les compétences acquises, mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ? Autrement dit, quelles formes d’organisation inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres, en évitant la réduction de l’action et de la coordination à quelques modèles dominants et donnés ex ante ? Seront-elles celles des communautarismes ? Ou seront-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondé sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi ? C’est également la capacité des acteurs, firmes, individus entrepreneurs, mais aussi des institutions et des Etats, que nous questionnons, dans leur capacité à élaborer une diversité de modes d’action et de coordination.

L'ouvrage paru cet été entend revisiter l’espace euro-méditerranéen à travers une analyse pluridisciplinaire qui invite à le penser moins comme un espace géographique, que comme un espace de sens. Ce choix méthodologique est le dénominateur commun des différentes contributions qui proposent une nouvelle conception de l’action économique incorporant la dimension sociale. Sont ainsi proposés à la discussion des éléments de réflexion sur la possibilité de penser différemment des modèles entrepreneuriaux.

La démarche est conduite en deux temps. La première partie reconstruit la notion d’espace euro-méditerranéen à la lumière de certaines données de la pensée contemporaine et en incorporant notamment la dimension métaphorique. En découle l’identification d’espaces de réflexion comme autant « d’installations » capables d’accueillir les problématiques et les enjeux d’une spécificité euro-méditerranéenne. La seconde partie propose une illustration de ce cadre d’analyse à partir d’objets économiques dominés par les questions de coordination. Relations économiques internationales à travers les programmes de développement, rapports inter-entreprises modelés par les réseaux, fonctionnement interne de l’entreprise et modèle entrepreneurial y sont analysés à l’aune des éléments clefs de l’Euro-Méditerranée.

12 juillet 2007

Mieux travailler pour mieux vivre.

Vivre et travailler sont ils synonymes ? Si oui, est ce que le travail est seulement salarié ? En répondant non, nous devons alors réfléchir au sens du travail, sa diversité et les différentes manières de le valoriser. Si nous répondons non, non seulement il faut aussi se poser la question subsidiaire posée à la suite de la première, mais en plus il faut questionner les raisons du débat autour du travailler plus pour gagner plus.

J’en reviens donc au débat sur les 35 heures. Ce débat est idéologique au sens épistémologique de terme : « science qui a pour objet l'étude des idées » (Destutt de Tr., Mém. sur la faculté de penser ds Mém. de l'Inst. Nat. des Sc. et Arts, Sc. mor. et pol., t. 1, p. 325 ; source http://www.cnrtl.fr/etymologie/idéologie Centre National des Ressources Textuels et Lexical). Il s’agit donc d’idées que nous avons sur notre monde, il s’agit donc d’hypothèses aussi. En tout état de cause, cela est un construit social qui n’a rien ni de naturel, ni d’évident.

Dans ce débat, il y a donc aussi des idées implicites. L’une d’entre elle, est celle qui laisse entendre que le travail est rédempteur, sain car évitant l’oisiveté source de tous les maux que seul l’intérêt du gain peut contrer (travailler plus pour … gagner plus ; voir Hirschman « Passions et Intérêts » PUF). Pourtant, certains on fait l’éloge de la paresse …. Ce débat posé en ces termes est vieux comme le système ; déjà au 19° siècle il fallait enfermer les oisifs (voir Foucault « naissance de la clinique » et « surveiller et punir ») et, en premier lieu, ceux qui ne travaillaient pas, ainsi que lutter contre la charité qui était une forme perverse d’incitation à ne pas travailler, l’enfer étant pavé de bonnes intentions (comme quoi rien de nouveau sous le tripalium http://www.cnrtl.fr/etymologie/travail ).

D’autres insistent sur le fait que le travail ne peut pas être réduit à sa forme salariale et que le question est alors aussi celle de la place pour d’autres formes (privé, indépendant, associatif, bricolage et autres passions …).

L’intérêt de ce débat, et la force des tenants du « plus plus », est que pendant ce temps un autre débat est passé à la trappe ; celui des gains de productivité et de leurs usages ou affectation. Que le profit soit un surplus ou ce qui reste une fois vendu le produit, là n’est pas la question (quoique !), ce qui apparaît c’est qu’il provient de quelque part, d’un échange plus ou moins inégal. Pour les « plus plus », il y a pourtant un enjeu : comment maintenir la répartition actuelle des gains de productivité ? Cet enjeu peut être pris par le petit bout de la lorgnette sous un angle moral. Il me paraît plus intéressant d’expliciter l’hypothèse théorique sous jacente (déjà abordé dans mes notes). Celle ci consiste à dire que si l’actionnaire est correctement (bien ou trop ou pas assez selon les points de vue) rémunéré, il peut alors prendre les bonnes décisions et donc investir dans les bons projets qui lui sont présentés. Ceux ci trouvant à se financer, vont permettre d’investir (faire travailler des fournisseurs), d’embaucher et de former, et de satisfaire des clients qui vont à leur tour satisfaire des clients. Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Autrement dit on fait l’hypothèse que l’intérêt particulier de l’actionnaire est le meilleur moyen de réaliser l’intérêt collectif. Hypothèse forte certes mais qui a une certaine pertinence à condition de pouvoir la discuter, surtout si on se rappelle que notre démocratie, ou du moins ses fondements, résulte d’un système social fondé sur l’esclavage ! N’y a t il pas moyen d’avancer dans l’intérêt de tous et non au détriment d’une majorité ?

On pourrait penser que les tenants du « plus plus » nous disent, compte tenu de notre niveau de vie et pour préserver l’essentiel (qui serait à définir), que les gains de productivité doivent être affectés en priorité aux actionnaires et que donc pour gagner plus il faudra travailler plus. Dur mais franc.

Il me semble néanmoins qu’il y a place pour de la contestation, de l’interpellation, de la créativité ! Tout d’abord, comment justifier cette place centrale accordée à un acteur (comme on dit). Cet acteur exerce une fonction sociale important mais pourquoi confondre la fonction (investir) et le citoyen qui n’en est que le vecteur chanceux ? La seule différence entre les rêves d’un salarié (qui assure une autre fonction sociale, celle du travail) et ceux d’un actionnaire réside dans le niveau des ressources disponibles et la qualité du temps libre dont il bénéficie pour les réaliser (sans parler de l’histoire de chacun qu’un autre débat sur les droits de succession nous rappelle car c’est une autre manière de réintroduire l’idée de lignage, de féodalité, de droit de tirage sur l’avenir au nom du passé, du travail passé de quelqu’un d’autre). Cette différence entre les rêves des uns et des autres résulte de la manière dont nous décidons (au sein de la Cité) de la répartition des gains de productivité. Dit autrement, travailler plus pour gagner plus, c’est accroître l’intensité du travail (c’est à dire de ne retenir que la dimension quantitative ; http://www.cnrtl.fr/etymologie/intensité) au détriment de la productivité (c’est à dire la dimension qualitative ; http://www.cnrtl.fr/etymologie/productif).

Ne devons nous pas redonner aux citoyens la place qui leur revient dans la définition explicite et la réalisation effective du bien être collectif en lieu et place de la seule figure métaphorique de l’actionnaire à qui la finance a confié ce rôle ? Peut on accepter sans débat que la seule addition de maximisation de fonction d’utilité individuelle garantisse la maximisation du bien être collectif ? Rendre le consommateur citoyen, renforcer la responsabilité citoyenne des entreprises, beau challenge !!!

01 mai 2007

Y-a-t-il une actualité de Marx?

Il me semble que nous sommes au cœur d’une crise de société dont les prémisses apparaissent au travers du développement même de celle-ci et des interpellations dont elle est l’objet.

Marx définit un mode de production comme une relation dialectique, et donc contradictoire, entre un rapport de production et des forces productives. Le premier caractérise les rapports sociaux entre les hommes dans la satisfaction de leurs besoins ; les secondes expriment les rapports des hommes à leurs environnements, donc les moyens qu’ils développent pour répondre à leurs besoins. Les rapports de production capitalistes se définissent par le salariat et la loi de la valeur comme mesure des richesses :

« dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté,rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. (…) A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors » (préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, page 4, Éditions Sociales, 1972).

Quel rapport avec l’actualité ? Il me semble que 3 débats de sociétés sont concernés. Le premier touche au statut de la propriété privée, le deuxième à la réduction du temps de travail et le troisième à la démocratie.

Le débat sur les organismes génétiquement modifiés soulève la question de la propriété privée. Le développement des usages de l’Internet avec le « peer to peer » ou échanges gratuits de musique en est aussi une illustration. Le problème des OGM est moins celui de la santé, même si cela est important, que celui de qui décide quoi. Le fait de détenir un droit privé sur l’usage des semences agricoles pose le problème du droit à la nourriture et donc du contrôle de la chaîne alimentaire. Ainsi, la question des essais en plein champ est à traiter au regard du droit des propriétaires des semences OGM sur la production non OGM dans le cas où les premières auraient « contaminé » les récoltes non OGM. En effet, la propriété privée des OGM impose l’appropriation privée de toute récolte contaminée afin de protéger les brevets déposés sur les semences OGM. Autrement dit, la question se pose du contrôle de la chaîne alimentaire et de l’indépendance des producteurs. Ce débat est à relier à celui qui traite des conditions du partage des résultats des recherches menées en coopération dans la mesure où si des sociétés mutualisent des moyens en recherche et développement, elles sont confrontées à la question de savoir à qui appartiennent les résultats de ces recherches quand des débouchés marchands sont identifiés. En effet, ces débouchés sont satisfaits dans un cadre privé lié à la stratégie de la firme et à son financement. La propriété privé a une histoire, c'est-à-dire une justification. Ce débat s’inscrit dans l’héritage d’une pensée commune qui est celle posée au 13° - 14° siècle par Thomas d’Aquin qui pose que le bien de la partie doit être subordonné au bien du tout (Béraud et Faccarello, 1992, p 26, Nouvelles Histoire de la Pensée Économiques – NHPE –) : « La finalité propre de l’espèce s’incarne dans le bien de la société qui ne se réduit pas plus à la somme des biens des individus que la société n’est elle-même réductible à la somme des individus ». Ainsi la propriété privée ne se justifie que parce qu’elle permet à chacun d’être mieux encore les mandataires et intendants de « Dieu »: chacun gère ses biens non en fonction des ses intérêts propres mais selon ceux de la communauté (p 33). Toutefois, avec les OGM la question qui se pose est celle de la légitimité de la propriété privée quand elle touche au vivant (voir les débats autour de la brevetabilité du vivant à l’issue du séquençage de l’ADN) et au contrôle de la satisfaction des besoins alimentaires. Ce débat concerne aussi celui autour de la maîtrise des ressources en eau, est-ce un bien comme un autre devant être géré par le marché ou un bien public pour lequel une intervention publique (étatique) est nécessaire ?

Le deuxième débat est celui du travail et de sa place. Le travail est la source de la richesse, c'est-à-dire de la création de biens. Il est donc source de valeur avec une caractéristique importante, sa mise en œuvre crée plus de valeur qu’il n’en requiert pour être mobilisé. Cela permet la création d’un surplus. La valeur travail n’est pas alors autre chose qu’un étalon de mesure des richesses produites. Elle est mesurée par le temps de travail socialement nécessaire pour produire ces richesses. C’est la loi de la valeur, c'est-à-dire de la nécessité. Ceci étant, le développement des forces productives, c'est-à-dire la maîtrise qu’ont les hommes sur leurs environnements permet de décupler leurs capacités à répondre aux besoins sociaux par le fait de la science, de la technologie, de la formation, bref des connaissances. Cela permet de réaliser des gains de productivité énormes grâce à la division du travail comme l’ont montré déjà Smith et Ricardo. La réduction du temps de travail – salarié – n’est pas autre chose que l’expression de ces gains de productivité et de leur répartition à l’ensemble des sociétés humaines (de manière inégale, différente dans le temps et l’espace). La réduction du temps de travail nécessaire a comme contrepartie l’accroissement du temps de libre, ne serait-ce que pour consommer les nouveaux biens. « Le seul fait extra économique, dans tout cela, c'est que l'homme n'a pas besoin de la totalité de son temps pour produire les moyens de subsistance, qu'il dispose de temps libre au-delà du temps de travail nécessaire à sa subsistance, temps libre qu'il peut donc aussi employer au surtravail » (Manuscrits de 1857-1858 dit Grundrisse tome 2 page 133, Éditons Sociales, 1980). Encore faut-il pour cela qu’il dispose des ressources nécessaires, autant financières que sociales, pour exercer ce surtravail, c'est à dire création d'un surplus nécessaire et épanouissement personnel. Le débat sur les 35 heures n’est pas autre chose qu’un débat sur les libertés individuelles et collectives pour exercer pleinement nos capacités individuelles non seulement au travail salarié mais aussi hors travail salarié. Ce qui est posé c’est que « Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d'être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement d'être sa mesure et, par suite, la valeur d'échange d'être la mesure de la valeur d'usage » (page 193). En d’autres termes, « (…) le capital ajoute ceci, qu'il augmente le temps de surtravail de la masse par tous les moyens de l'art et de la science, parce que sa richesse consiste directement en l'appropriation de temps de surtravail; étant donné que son but est directement la valeur, non la valeur d'usage. Il contribue ainsi, malgré lui, activement à la création des moyens du temps social disponible, tendant à réduire le temps de travail pour la société tout entière à un minimum décroissant et à libérer ainsi le temps de tous aux fins de leur propre développement. Ce n'est plus alors aucunement le temps de travail, mais le temps disponible qui est la mesure de la richesse » (page 196).

Le troisième débat est alors celui de la démocratie. Loin de renvoyer l’État comme forme d’organisation collective à la poubelle en appelant à l’intervention de chacun, l’intervention de chacun est nécessaire pour définir de quelle forme d’organisation collective nous avons besoin pour assurer la régulation d’ensemble. Il s’agit en ce sens de l'affirmation du besoin d’un garant afin que notre projet collectif soit assuré et non escamoté ou accaparé par une minorité. Notre expression citoyenne ne doit pas opposer l’individu, la personne à l’État mais au contraire s’assurer que ce dernier joue bien son rôle d’accompagnateur de notre projet collectif. C'est sans doute là toute la difficulté à naviguer entre étatisme et rapport de forces.

Valeur travail – Valeur du travail.

Depuis les 35 heures, le débat sur le travail est virulent, parfois moralisateur : le goût du travail, le plaisir au travail…avec des formules en guise de réponses: « travailler plus pour gagner plus », « libre choix de travailler plus », laissant allégrement de côté d’autres possibilités comme « travailler autant pour gagner plus », « favoriser le temps libre », ce qui s’appelle d’ailleurs bénéficier des gains de productivité, du progrès technique, des fruits de la croissance etc.

Ceci serait amusant, s’il n’y avait pas quand même des volumes entiers publiés depuis longtemps sur le sujet dans des champs aussi divers que la morale, la sociologie, l’économie ou la philosophie. Cela serait amusant donc si derrière cela il n’y avait pas des sous-entendus d’"ordre moral" sans que soit d’ailleurs débattu de quelles valeurs morales voulons-nous pour notre société. Georg Simmel dans Sociologie et Epistémologie (PUF, 1980) nous dit qu’il ne peut y avoir liberté ET égalité car les hommes sont inégaux, socialement, selon leurs aptitudes, leur histoire... Plus de liberté implique moins d’égalité car les opportunités, nos capacités ne nous permettent pas de faire la même chose; plus d’égalité implique d’établir des règles pour que le fort n’abuse pas du faible et donc moins de liberté (lire Terry Pratchett).

Tout le débat est alors de quelle liberté parlons-nous, celle du renard libre dans le poulailler libre ? De la valeur économique du travail en voulant réactiver les débats lancés par Ricardo et Marx sur le fait que la valeur travail n’est en fait que celle d’une marchandise spécifique qui crée plus de valeur qu’elle n’en coûte, la force de travail ? Ou de la valeur socialisante du travail mais alors il faut se poser la question de savoir comment cette socialisation s’exerce? De quelle valeur parle-t-on ? Certes le travail est une manière de se construire, d’entrer en échanges, de se socialiser, et pas seulement le travail salarié. Mais il est aussi un rapport de pouvoir comme dans le cadre du salariat, c'est-à-dire de capacité, reconnue ou non, à mettre en œuvre des compétences. Dans ce rapport de pouvoir, il  y a la reconnaissance de l’autre dans un rapport de subordination et dans un rapport inégal. Donner le choix entre travailler plus pour gagner plus en étant plus stressé, pas plus reconnu ou réduire le temps de travail sans donner les moyens de vivre sa vie est un marché hypocrite et de dupes. Il y a un cynisme certain à affirmer la nécessité de rémunérer le capital (ce qui est par ailleurs normal) et ne pas savoir comment rémunérer la force de travail en proportion des efforts et engagements consentis. Ou trouver du lien social si le travail ne permet plus de vivre sa vie ? Ou trouver le lien social si la redistribution des richesses ne permet plus de répondre aux défis de notre société ?

Pourquoi cette hantise du temps libre que les Américains nous envient (et nous nous leur envions leur nombre d’heures travaillées !!!) ? Pourquoi ne pas dire que la productivité horaire en France est la plus forte au monde ? Peut être parce qu’alors il faudrait ré-aborder le débat de la distribution des gains de productivité et aussi de la place du temps de travail comme mesure unique et exclusive de la richesse. Cela pourrait aussi servir de base à un échange sur le développement durable car dans ce développement, ça serait bien aussi que chacun d’entre nous puisse durer….

28 février 2007

Une alternative euro-méditerranéenne ?

      Le processus de Barcelone ainsi que la création d’une zone de libre échange auquel il répond (ou tente de répondre) ont remis (ou mis) les relations euro-méditerranéenne au cœur des débats.

      Marquée par la durée et la complexité, la relation entre l’Europe et la Méditerranée a souvent donné lieu à une conception idéaliste qui voit dans la Méditerranée l’origine de l’Europe occidentale. Poétique et souvent fondée sur des discours de voyageurs s’inscrivant dans une Méditerranée rêvée (on notera la quasi absence de texte s’inscrivant « contre » la Méditerranée), cette vision s’est répandue sans compter que des états du Nord comme le Saint Empire Romain-Germanique ont délibérément tourné le dos à cet espace maritime et que les découvertes des Amériques ont considérablement réduit l’attrait exercé par cette mer intérieure. Enjeu stratégique au cours de la seconde guerre mondiale, l’actualité récente et la forme d’angoisse que connait l’Europe à propos de ses frontières semble susciter un regain d’intérêt pour la Méditerranée dont le processus de Barcelone constitue la partie la plus visible d’un point de vue diplomatique et financier

      Au-delà des similitudes géophysiques et analytiques, chacun peut alors avoir en quelque sorte son euro-méditerranée, un espace symbolique qui renvoie à des valeurs. Toutefois, une interrogation surgit, in fine, sur la possibilité de parler ou non d’un modèle « euro-méditerranéen », est ce que de ses particularités peuvent émerger un sens plus général, plus universel ? Qu’elles seraient alors les modalités de mobilisation des ressources nécessaires à la promotion d’un autre(s) modèle(s) de coordination de l’action économique alternatifs, d’une part, à l’individualisme méthodologique  sur le plan épistémologique mais aussi ontologique , et, d’autre part, aux contrats comme mode unique de traitement des conflits sur le plan méthodologique ? Poser la question suppose alors, d’une part, que l’on reconnaisse la diversité des modes de coordination et la façon dont le milieu, l’histoire et les institutions modèles les compétences mobilisées par les acteurs pour entrer en contact avec des tiers ; d’autre part que soit débattue l’hypothèse que cet espace puisse être porteur d’une universalité au sens que ce qu’on en apprend ait vertu à aider à la décision et à l’action en d’autres lieux et espaces.

      Si certains dénomment « euro-méditerranéen » ce modèle, c’est moins du fait d’une spécificité liée à sa localisation géographique, que de son exemplarité au sens premier du terme, du fait de l’acuité des problèmes qui s’y posent et donc de la possibilité d’apprendre  de ce « bassin d’histoires communes ». L’informel, qui semblerait le caractériser, n’est intéressant que comme indicateur de modes de coordination qui échappent au grille analytique traditionnelle et dominante, ce qui constitue peut être des pistes de réflexions pour une action plus construite. La dénomination est alors celle des acteurs qui veulent apporter une contribution aux défis qui s’y posent particulièrement mis en évidence par le processus de Barcelone. Il ne s’agit donc pas d’une détermination géographique mais bien de la pensée qui peut naître d’un point de vue particulier, d’une posture ontologique avant que d’être épistémologique : la reconnaissance que le collectif daté et situé dans lequel chacun d’entre nous déroule sa vie, construit ce que chacun d’entre nous est, et en retour, chacun produit ses conditions d’existence qui modifient alors ce collectif. Les formes de connaissances sont alors diverses par ce qu’historique et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyerabend, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ?

      D’autres soulignent que l'informel auquel il est fait souvent référence pour tenter de cerner l'euroméditerranée est partout, y compris dans les systèmes anglo-saxons par rapport auxquels le concept d'euroméditerranée est défini. Donc tout est espace de sens global et pas seulement cet espace là. A pousser ce type de considération à l'extrême, tout devient euro-méditerranée : la Chine, l'Amazonie, les Etats Unis... puisque partout il y a du soft management, de l'ethnique. Rien ne permettrait alors de dire que l'euroméditerranée est une méthodologie alternative à l'individualisme méthodologique. Le seul paradigme alternatif reconnu par la communauté scientifique est le holisme qui ne se contente pas de descriptions de phénomènes et d'évènements (nécessaires à sa construction) mais repose sur une méthode scientifique débouchant sur des relations et des évènements déterminés dans un environnement situé et institué. Deux écoles ont véritablement exploité le holisme : la théorie des conventions et celle de la régulation (voir Defalvard, 1992). Pour ces raisons (méthodologie, cohérence interne, positionnement théorique) ils se réfèrent au seul mode de coordination en vigueur dans les sociétés concrètes : il s'agit de l'ordre monétaire et du contrat.

      Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire des nouvelles identités fondées sur les compétences acquises mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ? Quelles formes sociales sanctionnant l’accord des agents sur les descriptions du monde et leur permettant ainsi de coordonner leurs projets sont-elles nécessaires ? Autrement dit, quelles formes d’organisation à inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres en évitant la réduction de l’action et de la coordination à quelques modèles dominants et donnés ex ante ? Seront-t-elles celles des communautarismes? Ou seront-t-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondées sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi? C’est également la capacité des acteurs, firmes, individus entrepreneurs, mais aussi des institutions et des Etats que nous questionnons dans leur capacité à élaborer une diversité de modes d’action et de coordination.

      Defalvard, H. (1992) « Critique de l’individualisme méthodologique revu par la théorie des conventions », Revue Economique, Vol. 43, n° 1, janvier, pp. 127-144

      Redondi P. (1983) : « Galilée hérétique », Gallimard

      Simon G. (1979) : « Kepler astronome astrologue », Gallimard

      Feyerabend P. (1979) : « Contre la méthode », Seuil, Sciences

      Feyerabend P. (1989) : « Adieu la raison », Seuil.

      Hallyn F. (1987) : « La structure poétique du monde : Copernic, Kepler », Seuil, Des Travaux.

      Sève L. (2004) : « Penser avec Marx aujourd’hui » Tome 1 Marx et nous, La Dispute.

24 février 2007

Profit et morale.

Les Echos du 21/02/2007 titre : « Dividendes historiques pour les actionnaires du CAC40 …. Une hausse de 23,5% plus rapide que celle de la Bourse ou des profits ». De quoi relancer le débat sur le statut des profits ou, plus exactement, sur le niveau à partir duquel ils seraient immoraux ou encore sur l’éthique actionnariale !

Est il immoral de dégager un surplus ? Si oui, comment alors investir ? Par le crédit, certes mais alors comment honorer le contrat de dettes ou tout autre engagement nécessaire au développement de la firme? A partir de quel excédent? Venant d'où ?

S’interroger à ce propos revient encore à s’interroger sur les fins et les moyens (lire outre Jensen d’une de mes précédentes chroniques, L’éthique et la Bible de JP Maréchal, L’économie Politique, n° 27, juillet-août-septembre 2005, page67), c'est-à-dire sur le sens. Dans l’article cité, l’auteur reprend différents passage de la Bible pour souligner que la richesse est pour le moins suspect dans notre culture (voir Hirschman, Passions et Intérêts).

La question serait donc de définir la richesse et les moyens de son obtention. Mais, à mon sens, beaucoup plus fondamental est de savoir qui décide, c'est-à-dire qui a le pouvoir circonstancié d’agir, de mettre en œuvre des moyens, au service d'une vision, dun projet, d'une stratégie.

Un questionnement émerge dans les débats sur la légitimité de l’actionnaire: savoir si le capitalisme rime avec une économie de l’actionnaire (voir Les Echos du 22/02/07 page 15) comme si l’actionnaire n’était pas consubstantiel du capitalisme ; on peut citer Ricardo ou Smith, mais en la matière c’est sans doute Marx qu’il faudrait interroger même si d’aucun considère qu’il a failli. Il est aisé de relever la non fin du capitalisme ou la non vérification de la baisse tendancielle du taux de profit. C’est oublier que la fin en question est à apprécier à l’aune de l’histoire et de tous les régimes économiques ou non, empires et autres royaumes qui ont eu une durée historique donnée ; pourquoi notre système échapperait il à l’évolution ? C’est aussi ignorer que l’évolution du profit dépend à la fois de la productivité globale ET de l’intensité du travail (travailler plus pour gagner plus et non travailler mieux pour gagner mieux/plus) et que de ce point de vue notre système a d’immenses réserves de profits à la fois géographiques et organisationnelles.

Mais cela m’éloigne du sujet, quoiqu’on en dise l’actionnaire est une figure centrale du capitalisme et il n’est ni moral, ni immoral car ce jugment relève d'un débat de sociétés, en partie "extérieur" à l'entreprise.

L’appartenance à une « classe », selon Marx, se définit par l’origine des revenus tirés de l’activité. Cette identification peut être délicate comme dans le cas des artisans, mais aussi des paysans ou de toute forme d’entreprise individuelle au sens d’un producteur seul. Page 477 des Théories sur la plus value, Tome 1 (Livre IV du Capital, Editions Sociales 1978.) Marx écrit : « le paysan ou l’artisan indépendant sont divisés en deux personnes (…) Comme possesseur des moyens de production, il est capitaliste, comme travailleur, il est son propre salarié ». Il rajoute page suivante : « En fait, ce mode d’exposition, aussi irrationnel soit-il à première vue est pourtant juste dans une certaine mesure ». Ce statut a son pendant au travers des coopératives ouvrières : « ..dans ces coopératives, l’opposition capital travail est supprimée même si les travailleurs ne sont d’abord, en tant qu’association, que leur propre capitaliste [comme les artisans individuels. BP], c’est à dire s’ils utilisent les moyens de production à mettre en valeur leur propre travail » (page 105, Livre III, Tome II, Le Capital Editions Sociales 1978.).

L’analyse faite par Marx Livre 3, Tome 2, Chapitre 27 quand il traite du développement des sociétés par action permet de préciser la problématique. Le développement des outils financiers, sans parler des marchés financiers, a amené Marx à explicitement traiter des formes sociétales. La SA est la première forme d’appropriation collective des moyens de production et une telle société est dénommée publique dans le sens anglo-saxon du terme actuel (page 102 et 103).

" Constitution de sociétés par actions. Les conséquences : 1° Extension énorme de l’échelle de la production et entreprises qui auraient été impossible à des capitaux isolés. En même temps, des entreprises, qui étaient jadis gouvernementales, se constituent en sociétés. 2° Le capital (..) revêt ici directement la forme de capital social ( capital d'individus directement associés) par opposition au capital privé. (..) 3° Transformation du capitaliste réellement actif en un simple dirigeant et administrateur de capital d'autrui et des propriétaires de capital en simples propriétaires (...). Dans les sociétés par actions, la fonction [de dirigeant] est séparée de la propriété du capital. Ce résultat du développement suprême de la production capitaliste est le point par où passe nécessairement la reconversion du capital en propriétés des producteurs, non plus en comme propriété privée des producteurs particuliers, mais en tant que propriété des producteurs associés, propriété directement sociale" ( page 102).

Autrement dit, l’actionnaire a un rôle nécessaire, même si historique, au fonctionnement de l’économie (ce qui ne signifie pas qu’il soit une figure éternelle). Dans cette perspective, il apparaît que le qualificatif de « salarié » ou de « capitaliste » vise alors moins des personnes en tant que tel que les fonctions sociales qu’elles sont amenées à assumer pour satisfaire les besoins sociaux. Dans certains cas cette fonction est assumée sans choix possible, d’autres fois il est possible de choisir la manière dont on peut répondre à ces besoins en assumant la double fonction comme dans le cas de la création d’entreprise. Il me semble que nous avons là une très sérieuse étude  de l'opposition "prolétaires - capitalistes" faite dans le Capital qui analyse la transformation des formes de développement du capital faisant appel de manière croissante aux salariés à la fois comme producteurs particuliers et comme producteurs associés quand ils interviennent en tant qu'actionnaires via leur épargne accumulée. Ainsi l'opposition évoquée réside moins dans des personnes identifiées que dans les fonctions que tour à tour elles doivent assumer.

La question centrale est une nouvelle fois « à quoi ça sert tout ça ? » !

Considérer que les dividendes sont immoraux dans certains cas ou que l’actionnaire est le seul acteur qui importe, implique alors préalablement de définir les hypothèses ou les présupposés de telles affirmations. Les montants peuvent être scandaleux, mais l’appréciation doit être faite en expliquant le cadre philosophique dont on se réclame car on ne peut pas être d’accord avec un peu de dividendes (qui fixe le un peu ?) et ne pas être d'accord avec trop (idem). La seule interpellation est celle de la cohérence et de la valeur des fins et des moyens. N’est ce pas là tout l’enjeu du débat démocratique ? Où est notre Agora ?

Jusqu’à présent, je n’ai pas entendu grand-chose de nouveau depuis Smith, Ricardo, Marx, Mills…

20 février 2007

Mécompte de faits

Pour  ceux amateurs de jeux de mots, j’invite à la lecture de Terry Pratchett « Witches Abroad». Il nous dit : « … Les individus ne sont pas spontanément des membres de l’espèce humaine à jour de leur cotisation, sauf biologiquement.  Ils ont besoin d’être projetés de droite et de gauche par le mouvement brownien de la société, mécanisme qui permet aux êtres humains de se rappeler constamment les uns les autres leur condition … euh … d’êtres humains » (Le Disque Monde, Le Guet des Orfèvres, L’Atalante).

Tout ça pour dire, en plagiant Marx, qu’il ne suffit plus d’interpréter le monde mais qu’il faut envisager peut être de le transformer pour laisser quelque chose à nos enfants (L’idéologie Allemande, Thèses sur Feuerbach), il serait bon de nous interroger néanmoins sur notre manière de le penser et de définir nos principes d’actions et de prises de décisions.

Les débats sur le développement durable, le commerce équitable, la responsabilité sociale nous interpelle sur les nouvelles formes de coordination de notre action afin de répondre concrètement à ces défis. Si d’aucun considère que la création de valeur actionnariale est le moyen de réaliser  ce bien être social (voir ma chronique précédente), pour autant les interpellations sur les hypothèses philosophiques, pour ne pas dire épistémologiques et ontologiques[i], sous jacentes ne cesse de ressurgir.

Pour agir nous avons besoin de penser, c'est-à-dire de définir les conditions et les objectifs de notre action, elle-même inscrite dans des processus de gestion du changement.

Pour traiter cette approche nous nous appuyons sur trois dimensions comme caractérisant le management moderne.

* L’entreprise en tant que système (organisation) insérée dans des environnements dont elle doit coordonner les interactions avec elle-même ainsi qu’entre ceux « agissant » en son sein. Qu’elles soient grandes et petites, l’enjeu de la gestion de cette coordination se pose, certes dans des termes différents, mais avec la même acuité. La capacité à penser l’action nécessaire implique des savoirs capables d’évoluer, de s’adapter et de s’enrichir et donc des capacités d’apprentissage permanent fondées sur des formations de base nécessaire à l’évolution personnelle.

* Le territoire, entendu comme  un espace (pas forcément géographique ; Belletante, 1991 ; Torres 2003) considéré et reconnu comme pertinent par  les agents économiques pour leurs actions, doit être la référence. Il ne s’agit pas seulement d’espace créé par l’amélioration des conditions de transports mais bien celui produit par les possibilités d’accroissement des échanges permis par l’essor des technologies, qui ne sont pas que marchands. Cela implique donc au préalable d’identifier les espaces « socio-économiques » dans lesquelles des initiatives économiques et sociales s’organisent. Un tel espace peut être celui des Pays, des Systèmes Productifs Locaux, des Régions (pas forcément au sens administratif du terme) mais aussi des espaces de coopérations plus larges. Autant d’espace se recoupant ou se complétant, au sein desquels il est possible de mettre en perspective le devenir et les conditions de la pérennité des entreprises. Autant d’espace dans lesquels des acteurs privés ou publics interviennent pour aider au développement économique et social et pour lesquels les besoins d’informations pertinentes, c’est-à-dire d’informations pour l’action, sont forts.

* L’enjeu est alors de donner aux femmes et aux hommes – les citoyens - une capacité d’action fondée sur une approche systémique où l’entreprise n’est plus seulement le système devant se coordonner mais un des éléments d’un système plus vaste, plus social, dont les besoins de coordination sont grands, en particulier quand de grandes entreprises sont impliqués et/ou que des exigences de développement se posent.

L’entreprise comme organisation doit être alors comprise comme un « outil » destiné à répondre à des besoins collectifs. Si par l’initiative privée et l’épreuve de réalité qu’est le marché, ces besoins peuvent être satisfaits, pour autant un certain nombre d’entre eux nécessitent une régulation (les normes, les lois, les institutions en sont l’expression). Cette dernière résulte de choix collectifs (le cas de l’interdiction tabac est un exemple) mais leur mise en œuvre pose aussi directement la responsabilité de chacun d’entre nous et des managers en particulier. Il s’agit alors de former des managers, des responsables capables d’anticiper les changements par une meilleure intelligence à s’interroger sur leur devenir, fondée sur une capacité à diagnostiquer leur présent et ainsi leur permettre de gérer au mieux, voire d’être capable de provoquer (innovation) les ruptures nécessaires au développement de l’entreprise et au déploiement de ses compétences. Le pourquoi de cet enjeu trouve sa réponse à la fois dans les besoins accrus de démocratie qui ne peuvent être satisfait que par l’implication de chacun dans la construction d’un projet commun, et dans les défis de coopération/compétition provoqués par le développement des échanges et l’accroissement des besoins à satisfaire au niveau planétaire.

Quel cadre théorique alors proposer pour penser ces enjeux ? Le point de départ doit être la reconnaissance de la complexité de la dynamique sociale et de la diversité consécutive et nécessaire pour apporter des réponses à la hauteur des enjeux.

Ce qui fonde alors la prétention/ambition de cette interrogation est à la fois à chercher dans la genèse de l’affirmation de l’individu face au « collectif » et dans son actualité :

* La genèse est celle de l’émergence de l’individu et de son intérêt mais aussi de sa responsabilité. C’est la main invisible de Montesquieu (Hirschman, 1980, page14) qui fait que par la recherche de l’honneur « chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers ». Cette genèse s’inscrit dans l’émergence de la théorie de l’Etat et de la réflexion concernant la manière d’atteindre le bien être collectif qui est d’ordre divin, et ne commence à être explicitement questionné qu’à partir du 13-14° siècle, et de la responsabilité individuelle de chacun et du Prince en particulier pour gérer le monde réel (page17 et page 34), c'est-à-dire l’art de gouverner les hommes.

* Son actualité au regard des questionnements sur le sens du monde, la responsabilité sociale, le bien être collectif (Jensen, 2001), qui nous montre la résurgence du besoin de sens pour lequel d’aucuns (re)mobilisent le divin. Son actualité aussi par l’opposition entre intérêts particuliers et intérêt général qui ne fait que refléter l’absence de sens collectif perçu. Si Ricoeur (1986) peut analyser l’idéologie comme l’expression d’un sens permettant l’action de chacun dont le contraire est la pratique ( et non la science ; voir page 22), mais qui « l’enferme » dans le passé, c’est parce qu’en même temps il affirme l’utopie comme le moyen de sortir du cadre fixé par l’idéologie (voir par exemple page 256, « ce qui est en jeu dans une utopie, c’est le fait d’imaginer une autre manière d’exercer le pouvoir »). De ce point de vue, il y a une très forte proximité avec l’innovation, puisque celle-ci procède d’une certaine manière d’une utopie fondatrice qui permet de sortir du cadre établit, en s’appuyant pourtant sur les ressources du dit cadre. Il s’agit donc d’une qualité managériale déterminante.

Entreprendre est un acte social qui implique les autres sur un territoire ou un espace donné. « Entreprendre avec efficacité suppose de maîtriser l’incertitude relative aux marchés, aux technologies et aux produits futurs, la cohérence de ses propres projets par rapport à ceux des autres agents, partenaires ou concurrents. » (Salais, Baverez, Reynaud, 1999, page 246). Ce pari sur l’avenir concerne autant la relation de travail que celle de crédit. Pour agir, il faut se coordonner et pour ce faire il faut être capable de négocier : « L’enjeu de ces négociations est le modèle d’interprétation à retenir pour « construire la réalité » qui se présente à eux [les agents] comme problème à résoudre » (idem page 197). Autrement dit entreprendre implique une coordination. Celle-ci, peut se décrire selon trois possibilités, datées historiquement à travers les formes de propriété du capital (Salais et alii, pages 230 et suivantes). « Tout d’abord, cette dernière peut inclure les travailleurs sous la forme paternelle des relations de travail ( la responsabilité sociale du modèle paternaliste). Elle peut s’exprimer par un maintien de la propriété du travail et de ses outils par le travailleur lui-même comme on peut l’observer auprès des ouvriers de métiers (la communauté de métiers). Enfin, elle peut se resserrer autour du seul capital matériel et financier comme cela se produit de nos jours. On observe toutefois un épuisement de ces formes qu’exprime la recherche de voies de développement nouvelles associant l’ensemble des acteurs » (voir l’ouvrage de Salais et alii, 1996 ; Jensen, 2001 ; Paranque, 2004)

Dès lors, il ne peut y avoir d’entrepreneuriat sans coopération ou relation avec l’environnement. De même, il ne peut exister de territoires sans capacité à créer des richesses et des liens sociaux. Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire des nouvelles identités fondées sur les compétences acquises mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ?

Quelles conventions – quelles formes sociales sanctionnant l’accord des agents sur les descriptions du monde et leur permettant ainsi de coordonner leurs projets ( Salais, page236) – sont nécessaires ? Autrement dit, quelles formes d’organisation inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres ? Seront-t-elles celles des communautarismes? Ou seront-t-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondées sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi?

Après le divin (Béraud, Faccarello, 1992), le prince (Hirschman, 1980), le marché (Alternatives Economiques, 2006) et maintenant l’actionnaire (Jensen, 2001), de quelle figure symbolique avons-nous besoins pour construire le bien être collectif[ii] ?

Les formes de connaissances sont alors diverses par ce qu’historiques et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyerabend, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ?

Un véritable débat est donc ouvert même s’il est possible de répondre avec Sève (2004, 2005) qu’il y a peut être à re-chercher du côté de la dialectique un cadre fécond qui ni se réduit aux individus, ni se perd dans le tout et la globalité, car entre la somme des individus et un tout dont ne connait pas le lien aux parties, il y a de quoi s’interroger[iii]. Ce débat révèle néanmoins la difficulté qu’il y a à penser l’émergence : si on ne peut penser le monde que par référence à un corpus de pensées établit alors quid de la genèse d’une nouvelle approche ?

Bibliographie

Alternatives Economiques, n° 237, juin 2005 et numéro Hors Série de janvier 2006.

Belletante B. (1991) : « Pour une approche des spécificités financières de la PME au travers du concept de territoire financier », Revue Internationale PME, 4 (1), pp 30-49.

Feyerabend P. (1979) : « Contre la méthode », Seuil, Sciences

Feyerabend P. (1989) : « Adieu la raison », Seuil.

Hallyn F. (1987) : « La structure poétique du monde : Copernic, Kepler », Seuil, Des Travaux.

Hirschman A. O. (1980). « Les passions et les intérêts », PUF.

Jensen Michael C. (2001), “Value Maximization, Stakeholder Theory, and the Corporate Objective Function" (October), http://ssrn.com/abstract=220671

Paranque, B. (2004), "Toward an Agreement", Euromed Marseille Ecole de Management WP No. 11-2004 et sur http://ssrn.com/abstract=501322 .

Redondi P. (1983) : « Galilée hérétique », Gallimard

Ricoeur, P. (1997) : « L’idéologie et l’utopie », Essais, Seuil.

Salais R., Baverez N., Reynaud B. (1999),  « L’invention du chômage », PUF  Quadrige.

Sève L. (2004) : « Penser avec Marx aujourd’hui » Tome 1 Marx et nous, La Dispute.

Sève L. (2005) : « Emergence, complexité et dialectique », Odile Jacob.

Simon G. (1979) : « Kepler astronome astrologue », Gallimard

Torres O. (2003) : « Petitesse des entreprises et grossissement des effets de proximité», Revue Française de Gestion, n°144, mai/juin, p. 119-138.

--------------------------------------------------------------------------------

[i] En suivant Sève (2004) « l’épistémologie est proprement réflexion sur la science, la gnoséologie réflexion sur l’ensemble des formes du connaître (...)» (souligné par nous).

[ii] J’invite le lecteur curieux à lire « Traité d’athéologie » de Michel Onfray, Grasset, 2005, décapant et intéressant, sur la place de la religion dans la construction de ce bien être collectif dans notre pensée et notre imaginaire.

[iii] Pour une présentation critique des termes du débat entre individualisme méthodologique et dialectique voir Sève 2004, p. 179 et suivantes.

20 janvier 2007

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