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  • Construction de sens
    Il s’agit d’un espace ouvert dans le respect de l’autre mais soucieux aussi de favoriser la confrontation des idées. Cet espace est construit par nos interactions, source de sens, en particulier dans le cadre des cours que je donne ou que j’anime. Voir aussi Vox Academia (http://www.voxacademia.com/)

Ouvrages

28 février 2007

Une alternative euro-méditerranéenne ?

      Le processus de Barcelone ainsi que la création d’une zone de libre échange auquel il répond (ou tente de répondre) ont remis (ou mis) les relations euro-méditerranéenne au cœur des débats.

      Marquée par la durée et la complexité, la relation entre l’Europe et la Méditerranée a souvent donné lieu à une conception idéaliste qui voit dans la Méditerranée l’origine de l’Europe occidentale. Poétique et souvent fondée sur des discours de voyageurs s’inscrivant dans une Méditerranée rêvée (on notera la quasi absence de texte s’inscrivant « contre » la Méditerranée), cette vision s’est répandue sans compter que des états du Nord comme le Saint Empire Romain-Germanique ont délibérément tourné le dos à cet espace maritime et que les découvertes des Amériques ont considérablement réduit l’attrait exercé par cette mer intérieure. Enjeu stratégique au cours de la seconde guerre mondiale, l’actualité récente et la forme d’angoisse que connait l’Europe à propos de ses frontières semble susciter un regain d’intérêt pour la Méditerranée dont le processus de Barcelone constitue la partie la plus visible d’un point de vue diplomatique et financier

      Au-delà des similitudes géophysiques et analytiques, chacun peut alors avoir en quelque sorte son euro-méditerranée, un espace symbolique qui renvoie à des valeurs. Toutefois, une interrogation surgit, in fine, sur la possibilité de parler ou non d’un modèle « euro-méditerranéen », est ce que de ses particularités peuvent émerger un sens plus général, plus universel ? Qu’elles seraient alors les modalités de mobilisation des ressources nécessaires à la promotion d’un autre(s) modèle(s) de coordination de l’action économique alternatifs, d’une part, à l’individualisme méthodologique  sur le plan épistémologique mais aussi ontologique , et, d’autre part, aux contrats comme mode unique de traitement des conflits sur le plan méthodologique ? Poser la question suppose alors, d’une part, que l’on reconnaisse la diversité des modes de coordination et la façon dont le milieu, l’histoire et les institutions modèles les compétences mobilisées par les acteurs pour entrer en contact avec des tiers ; d’autre part que soit débattue l’hypothèse que cet espace puisse être porteur d’une universalité au sens que ce qu’on en apprend ait vertu à aider à la décision et à l’action en d’autres lieux et espaces.

      Si certains dénomment « euro-méditerranéen » ce modèle, c’est moins du fait d’une spécificité liée à sa localisation géographique, que de son exemplarité au sens premier du terme, du fait de l’acuité des problèmes qui s’y posent et donc de la possibilité d’apprendre  de ce « bassin d’histoires communes ». L’informel, qui semblerait le caractériser, n’est intéressant que comme indicateur de modes de coordination qui échappent au grille analytique traditionnelle et dominante, ce qui constitue peut être des pistes de réflexions pour une action plus construite. La dénomination est alors celle des acteurs qui veulent apporter une contribution aux défis qui s’y posent particulièrement mis en évidence par le processus de Barcelone. Il ne s’agit donc pas d’une détermination géographique mais bien de la pensée qui peut naître d’un point de vue particulier, d’une posture ontologique avant que d’être épistémologique : la reconnaissance que le collectif daté et situé dans lequel chacun d’entre nous déroule sa vie, construit ce que chacun d’entre nous est, et en retour, chacun produit ses conditions d’existence qui modifient alors ce collectif. Les formes de connaissances sont alors diverses par ce qu’historique et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyerabend, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ?

      D’autres soulignent que l'informel auquel il est fait souvent référence pour tenter de cerner l'euroméditerranée est partout, y compris dans les systèmes anglo-saxons par rapport auxquels le concept d'euroméditerranée est défini. Donc tout est espace de sens global et pas seulement cet espace là. A pousser ce type de considération à l'extrême, tout devient euro-méditerranée : la Chine, l'Amazonie, les Etats Unis... puisque partout il y a du soft management, de l'ethnique. Rien ne permettrait alors de dire que l'euroméditerranée est une méthodologie alternative à l'individualisme méthodologique. Le seul paradigme alternatif reconnu par la communauté scientifique est le holisme qui ne se contente pas de descriptions de phénomènes et d'évènements (nécessaires à sa construction) mais repose sur une méthode scientifique débouchant sur des relations et des évènements déterminés dans un environnement situé et institué. Deux écoles ont véritablement exploité le holisme : la théorie des conventions et celle de la régulation (voir Defalvard, 1992). Pour ces raisons (méthodologie, cohérence interne, positionnement théorique) ils se réfèrent au seul mode de coordination en vigueur dans les sociétés concrètes : il s'agit de l'ordre monétaire et du contrat.

      Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire des nouvelles identités fondées sur les compétences acquises mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ? Quelles formes sociales sanctionnant l’accord des agents sur les descriptions du monde et leur permettant ainsi de coordonner leurs projets sont-elles nécessaires ? Autrement dit, quelles formes d’organisation à inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres en évitant la réduction de l’action et de la coordination à quelques modèles dominants et donnés ex ante ? Seront-t-elles celles des communautarismes? Ou seront-t-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondées sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi? C’est également la capacité des acteurs, firmes, individus entrepreneurs, mais aussi des institutions et des Etats que nous questionnons dans leur capacité à élaborer une diversité de modes d’action et de coordination.

      Defalvard, H. (1992) « Critique de l’individualisme méthodologique revu par la théorie des conventions », Revue Economique, Vol. 43, n° 1, janvier, pp. 127-144

      Redondi P. (1983) : « Galilée hérétique », Gallimard

      Simon G. (1979) : « Kepler astronome astrologue », Gallimard

      Feyerabend P. (1979) : « Contre la méthode », Seuil, Sciences

      Feyerabend P. (1989) : « Adieu la raison », Seuil.

      Hallyn F. (1987) : « La structure poétique du monde : Copernic, Kepler », Seuil, Des Travaux.

      Sève L. (2004) : « Penser avec Marx aujourd’hui » Tome 1 Marx et nous, La Dispute.

24 février 2007

Profit et morale.

Les Echos du 21/02/2007 titre : « Dividendes historiques pour les actionnaires du CAC40 …. Une hausse de 23,5% plus rapide que celle de la Bourse ou des profits ». De quoi relancer le débat sur le statut des profits ou, plus exactement, sur le niveau à partir duquel ils seraient immoraux ou encore sur l’éthique actionnariale !

Est il immoral de dégager un surplus ? Si oui, comment alors investir ? Par le crédit, certes mais alors comment honorer le contrat de dettes ou tout autre engagement nécessaire au développement de la firme? A partir de quel excédent? Venant d'où ?

S’interroger à ce propos revient encore à s’interroger sur les fins et les moyens (lire outre Jensen d’une de mes précédentes chroniques, L’éthique et la Bible de JP Maréchal, L’économie Politique, n° 27, juillet-août-septembre 2005, page67), c'est-à-dire sur le sens. Dans l’article cité, l’auteur reprend différents passage de la Bible pour souligner que la richesse est pour le moins suspect dans notre culture (voir Hirschman, Passions et Intérêts).

La question serait donc de définir la richesse et les moyens de son obtention. Mais, à mon sens, beaucoup plus fondamental est de savoir qui décide, c'est-à-dire qui a le pouvoir circonstancié d’agir, de mettre en œuvre des moyens, au service d'une vision, dun projet, d'une stratégie.

Un questionnement émerge dans les débats sur la légitimité de l’actionnaire: savoir si le capitalisme rime avec une économie de l’actionnaire (voir Les Echos du 22/02/07 page 15) comme si l’actionnaire n’était pas consubstantiel du capitalisme ; on peut citer Ricardo ou Smith, mais en la matière c’est sans doute Marx qu’il faudrait interroger même si d’aucun considère qu’il a failli. Il est aisé de relever la non fin du capitalisme ou la non vérification de la baisse tendancielle du taux de profit. C’est oublier que la fin en question est à apprécier à l’aune de l’histoire et de tous les régimes économiques ou non, empires et autres royaumes qui ont eu une durée historique donnée ; pourquoi notre système échapperait il à l’évolution ? C’est aussi ignorer que l’évolution du profit dépend à la fois de la productivité globale ET de l’intensité du travail (travailler plus pour gagner plus et non travailler mieux pour gagner mieux/plus) et que de ce point de vue notre système a d’immenses réserves de profits à la fois géographiques et organisationnelles.

Mais cela m’éloigne du sujet, quoiqu’on en dise l’actionnaire est une figure centrale du capitalisme et il n’est ni moral, ni immoral car ce jugment relève d'un débat de sociétés, en partie "extérieur" à l'entreprise.

L’appartenance à une « classe », selon Marx, se définit par l’origine des revenus tirés de l’activité. Cette identification peut être délicate comme dans le cas des artisans, mais aussi des paysans ou de toute forme d’entreprise individuelle au sens d’un producteur seul. Page 477 des Théories sur la plus value, Tome 1 (Livre IV du Capital, Editions Sociales 1978.) Marx écrit : « le paysan ou l’artisan indépendant sont divisés en deux personnes (…) Comme possesseur des moyens de production, il est capitaliste, comme travailleur, il est son propre salarié ». Il rajoute page suivante : « En fait, ce mode d’exposition, aussi irrationnel soit-il à première vue est pourtant juste dans une certaine mesure ». Ce statut a son pendant au travers des coopératives ouvrières : « ..dans ces coopératives, l’opposition capital travail est supprimée même si les travailleurs ne sont d’abord, en tant qu’association, que leur propre capitaliste [comme les artisans individuels. BP], c’est à dire s’ils utilisent les moyens de production à mettre en valeur leur propre travail » (page 105, Livre III, Tome II, Le Capital Editions Sociales 1978.).

L’analyse faite par Marx Livre 3, Tome 2, Chapitre 27 quand il traite du développement des sociétés par action permet de préciser la problématique. Le développement des outils financiers, sans parler des marchés financiers, a amené Marx à explicitement traiter des formes sociétales. La SA est la première forme d’appropriation collective des moyens de production et une telle société est dénommée publique dans le sens anglo-saxon du terme actuel (page 102 et 103).

" Constitution de sociétés par actions. Les conséquences : 1° Extension énorme de l’échelle de la production et entreprises qui auraient été impossible à des capitaux isolés. En même temps, des entreprises, qui étaient jadis gouvernementales, se constituent en sociétés. 2° Le capital (..) revêt ici directement la forme de capital social ( capital d'individus directement associés) par opposition au capital privé. (..) 3° Transformation du capitaliste réellement actif en un simple dirigeant et administrateur de capital d'autrui et des propriétaires de capital en simples propriétaires (...). Dans les sociétés par actions, la fonction [de dirigeant] est séparée de la propriété du capital. Ce résultat du développement suprême de la production capitaliste est le point par où passe nécessairement la reconversion du capital en propriétés des producteurs, non plus en comme propriété privée des producteurs particuliers, mais en tant que propriété des producteurs associés, propriété directement sociale" ( page 102).

Autrement dit, l’actionnaire a un rôle nécessaire, même si historique, au fonctionnement de l’économie (ce qui ne signifie pas qu’il soit une figure éternelle). Dans cette perspective, il apparaît que le qualificatif de « salarié » ou de « capitaliste » vise alors moins des personnes en tant que tel que les fonctions sociales qu’elles sont amenées à assumer pour satisfaire les besoins sociaux. Dans certains cas cette fonction est assumée sans choix possible, d’autres fois il est possible de choisir la manière dont on peut répondre à ces besoins en assumant la double fonction comme dans le cas de la création d’entreprise. Il me semble que nous avons là une très sérieuse étude  de l'opposition "prolétaires - capitalistes" faite dans le Capital qui analyse la transformation des formes de développement du capital faisant appel de manière croissante aux salariés à la fois comme producteurs particuliers et comme producteurs associés quand ils interviennent en tant qu'actionnaires via leur épargne accumulée. Ainsi l'opposition évoquée réside moins dans des personnes identifiées que dans les fonctions que tour à tour elles doivent assumer.

La question centrale est une nouvelle fois « à quoi ça sert tout ça ? » !

Considérer que les dividendes sont immoraux dans certains cas ou que l’actionnaire est le seul acteur qui importe, implique alors préalablement de définir les hypothèses ou les présupposés de telles affirmations. Les montants peuvent être scandaleux, mais l’appréciation doit être faite en expliquant le cadre philosophique dont on se réclame car on ne peut pas être d’accord avec un peu de dividendes (qui fixe le un peu ?) et ne pas être d'accord avec trop (idem). La seule interpellation est celle de la cohérence et de la valeur des fins et des moyens. N’est ce pas là tout l’enjeu du débat démocratique ? Où est notre Agora ?

Jusqu’à présent, je n’ai pas entendu grand-chose de nouveau depuis Smith, Ricardo, Marx, Mills…

20 février 2007

Mécompte de faits

Pour  ceux amateurs de jeux de mots, j’invite à la lecture de Terry Pratchett « Witches Abroad». Il nous dit : « … Les individus ne sont pas spontanément des membres de l’espèce humaine à jour de leur cotisation, sauf biologiquement.  Ils ont besoin d’être projetés de droite et de gauche par le mouvement brownien de la société, mécanisme qui permet aux êtres humains de se rappeler constamment les uns les autres leur condition … euh … d’êtres humains » (Le Disque Monde, Le Guet des Orfèvres, L’Atalante).

Tout ça pour dire, en plagiant Marx, qu’il ne suffit plus d’interpréter le monde mais qu’il faut envisager peut être de le transformer pour laisser quelque chose à nos enfants (L’idéologie Allemande, Thèses sur Feuerbach), il serait bon de nous interroger néanmoins sur notre manière de le penser et de définir nos principes d’actions et de prises de décisions.

Les débats sur le développement durable, le commerce équitable, la responsabilité sociale nous interpelle sur les nouvelles formes de coordination de notre action afin de répondre concrètement à ces défis. Si d’aucun considère que la création de valeur actionnariale est le moyen de réaliser  ce bien être social (voir ma chronique précédente), pour autant les interpellations sur les hypothèses philosophiques, pour ne pas dire épistémologiques et ontologiques[i], sous jacentes ne cesse de ressurgir.

Pour agir nous avons besoin de penser, c'est-à-dire de définir les conditions et les objectifs de notre action, elle-même inscrite dans des processus de gestion du changement.

Pour traiter cette approche nous nous appuyons sur trois dimensions comme caractérisant le management moderne.

* L’entreprise en tant que système (organisation) insérée dans des environnements dont elle doit coordonner les interactions avec elle-même ainsi qu’entre ceux « agissant » en son sein. Qu’elles soient grandes et petites, l’enjeu de la gestion de cette coordination se pose, certes dans des termes différents, mais avec la même acuité. La capacité à penser l’action nécessaire implique des savoirs capables d’évoluer, de s’adapter et de s’enrichir et donc des capacités d’apprentissage permanent fondées sur des formations de base nécessaire à l’évolution personnelle.

* Le territoire, entendu comme  un espace (pas forcément géographique ; Belletante, 1991 ; Torres 2003) considéré et reconnu comme pertinent par  les agents économiques pour leurs actions, doit être la référence. Il ne s’agit pas seulement d’espace créé par l’amélioration des conditions de transports mais bien celui produit par les possibilités d’accroissement des échanges permis par l’essor des technologies, qui ne sont pas que marchands. Cela implique donc au préalable d’identifier les espaces « socio-économiques » dans lesquelles des initiatives économiques et sociales s’organisent. Un tel espace peut être celui des Pays, des Systèmes Productifs Locaux, des Régions (pas forcément au sens administratif du terme) mais aussi des espaces de coopérations plus larges. Autant d’espace se recoupant ou se complétant, au sein desquels il est possible de mettre en perspective le devenir et les conditions de la pérennité des entreprises. Autant d’espace dans lesquels des acteurs privés ou publics interviennent pour aider au développement économique et social et pour lesquels les besoins d’informations pertinentes, c’est-à-dire d’informations pour l’action, sont forts.

* L’enjeu est alors de donner aux femmes et aux hommes – les citoyens - une capacité d’action fondée sur une approche systémique où l’entreprise n’est plus seulement le système devant se coordonner mais un des éléments d’un système plus vaste, plus social, dont les besoins de coordination sont grands, en particulier quand de grandes entreprises sont impliqués et/ou que des exigences de développement se posent.

L’entreprise comme organisation doit être alors comprise comme un « outil » destiné à répondre à des besoins collectifs. Si par l’initiative privée et l’épreuve de réalité qu’est le marché, ces besoins peuvent être satisfaits, pour autant un certain nombre d’entre eux nécessitent une régulation (les normes, les lois, les institutions en sont l’expression). Cette dernière résulte de choix collectifs (le cas de l’interdiction tabac est un exemple) mais leur mise en œuvre pose aussi directement la responsabilité de chacun d’entre nous et des managers en particulier. Il s’agit alors de former des managers, des responsables capables d’anticiper les changements par une meilleure intelligence à s’interroger sur leur devenir, fondée sur une capacité à diagnostiquer leur présent et ainsi leur permettre de gérer au mieux, voire d’être capable de provoquer (innovation) les ruptures nécessaires au développement de l’entreprise et au déploiement de ses compétences. Le pourquoi de cet enjeu trouve sa réponse à la fois dans les besoins accrus de démocratie qui ne peuvent être satisfait que par l’implication de chacun dans la construction d’un projet commun, et dans les défis de coopération/compétition provoqués par le développement des échanges et l’accroissement des besoins à satisfaire au niveau planétaire.

Quel cadre théorique alors proposer pour penser ces enjeux ? Le point de départ doit être la reconnaissance de la complexité de la dynamique sociale et de la diversité consécutive et nécessaire pour apporter des réponses à la hauteur des enjeux.

Ce qui fonde alors la prétention/ambition de cette interrogation est à la fois à chercher dans la genèse de l’affirmation de l’individu face au « collectif » et dans son actualité :

* La genèse est celle de l’émergence de l’individu et de son intérêt mais aussi de sa responsabilité. C’est la main invisible de Montesquieu (Hirschman, 1980, page14) qui fait que par la recherche de l’honneur « chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers ». Cette genèse s’inscrit dans l’émergence de la théorie de l’Etat et de la réflexion concernant la manière d’atteindre le bien être collectif qui est d’ordre divin, et ne commence à être explicitement questionné qu’à partir du 13-14° siècle, et de la responsabilité individuelle de chacun et du Prince en particulier pour gérer le monde réel (page17 et page 34), c'est-à-dire l’art de gouverner les hommes.

* Son actualité au regard des questionnements sur le sens du monde, la responsabilité sociale, le bien être collectif (Jensen, 2001), qui nous montre la résurgence du besoin de sens pour lequel d’aucuns (re)mobilisent le divin. Son actualité aussi par l’opposition entre intérêts particuliers et intérêt général qui ne fait que refléter l’absence de sens collectif perçu. Si Ricoeur (1986) peut analyser l’idéologie comme l’expression d’un sens permettant l’action de chacun dont le contraire est la pratique ( et non la science ; voir page 22), mais qui « l’enferme » dans le passé, c’est parce qu’en même temps il affirme l’utopie comme le moyen de sortir du cadre fixé par l’idéologie (voir par exemple page 256, « ce qui est en jeu dans une utopie, c’est le fait d’imaginer une autre manière d’exercer le pouvoir »). De ce point de vue, il y a une très forte proximité avec l’innovation, puisque celle-ci procède d’une certaine manière d’une utopie fondatrice qui permet de sortir du cadre établit, en s’appuyant pourtant sur les ressources du dit cadre. Il s’agit donc d’une qualité managériale déterminante.

Entreprendre est un acte social qui implique les autres sur un territoire ou un espace donné. « Entreprendre avec efficacité suppose de maîtriser l’incertitude relative aux marchés, aux technologies et aux produits futurs, la cohérence de ses propres projets par rapport à ceux des autres agents, partenaires ou concurrents. » (Salais, Baverez, Reynaud, 1999, page 246). Ce pari sur l’avenir concerne autant la relation de travail que celle de crédit. Pour agir, il faut se coordonner et pour ce faire il faut être capable de négocier : « L’enjeu de ces négociations est le modèle d’interprétation à retenir pour « construire la réalité » qui se présente à eux [les agents] comme problème à résoudre » (idem page 197). Autrement dit entreprendre implique une coordination. Celle-ci, peut se décrire selon trois possibilités, datées historiquement à travers les formes de propriété du capital (Salais et alii, pages 230 et suivantes). « Tout d’abord, cette dernière peut inclure les travailleurs sous la forme paternelle des relations de travail ( la responsabilité sociale du modèle paternaliste). Elle peut s’exprimer par un maintien de la propriété du travail et de ses outils par le travailleur lui-même comme on peut l’observer auprès des ouvriers de métiers (la communauté de métiers). Enfin, elle peut se resserrer autour du seul capital matériel et financier comme cela se produit de nos jours. On observe toutefois un épuisement de ces formes qu’exprime la recherche de voies de développement nouvelles associant l’ensemble des acteurs » (voir l’ouvrage de Salais et alii, 1996 ; Jensen, 2001 ; Paranque, 2004)

Dès lors, il ne peut y avoir d’entrepreneuriat sans coopération ou relation avec l’environnement. De même, il ne peut exister de territoires sans capacité à créer des richesses et des liens sociaux. Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire des nouvelles identités fondées sur les compétences acquises mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ?

Quelles conventions – quelles formes sociales sanctionnant l’accord des agents sur les descriptions du monde et leur permettant ainsi de coordonner leurs projets ( Salais, page236) – sont nécessaires ? Autrement dit, quelles formes d’organisation inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres ? Seront-t-elles celles des communautarismes? Ou seront-t-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c'est-à-dire fondées sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi?

Après le divin (Béraud, Faccarello, 1992), le prince (Hirschman, 1980), le marché (Alternatives Economiques, 2006) et maintenant l’actionnaire (Jensen, 2001), de quelle figure symbolique avons-nous besoins pour construire le bien être collectif[ii] ?

Les formes de connaissances sont alors diverses par ce qu’historiques et complexes. L’histoire des sciences montrent bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyerabend, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser ?

Un véritable débat est donc ouvert même s’il est possible de répondre avec Sève (2004, 2005) qu’il y a peut être à re-chercher du côté de la dialectique un cadre fécond qui ni se réduit aux individus, ni se perd dans le tout et la globalité, car entre la somme des individus et un tout dont ne connait pas le lien aux parties, il y a de quoi s’interroger[iii]. Ce débat révèle néanmoins la difficulté qu’il y a à penser l’émergence : si on ne peut penser le monde que par référence à un corpus de pensées établit alors quid de la genèse d’une nouvelle approche ?

Bibliographie

Alternatives Economiques, n° 237, juin 2005 et numéro Hors Série de janvier 2006.

Belletante B. (1991) : « Pour une approche des spécificités financières de la PME au travers du concept de territoire financier », Revue Internationale PME, 4 (1), pp 30-49.

Feyerabend P. (1979) : « Contre la méthode », Seuil, Sciences

Feyerabend P. (1989) : « Adieu la raison », Seuil.

Hallyn F. (1987) : « La structure poétique du monde : Copernic, Kepler », Seuil, Des Travaux.

Hirschman A. O. (1980). « Les passions et les intérêts », PUF.

Jensen Michael C. (2001), “Value Maximization, Stakeholder Theory, and the Corporate Objective Function" (October), http://ssrn.com/abstract=220671

Paranque, B. (2004), "Toward an Agreement", Euromed Marseille Ecole de Management WP No. 11-2004 et sur http://ssrn.com/abstract=501322 .

Redondi P. (1983) : « Galilée hérétique », Gallimard

Ricoeur, P. (1997) : « L’idéologie et l’utopie », Essais, Seuil.

Salais R., Baverez N., Reynaud B. (1999),  « L’invention du chômage », PUF  Quadrige.

Sève L. (2004) : « Penser avec Marx aujourd’hui » Tome 1 Marx et nous, La Dispute.

Sève L. (2005) : « Emergence, complexité et dialectique », Odile Jacob.

Simon G. (1979) : « Kepler astronome astrologue », Gallimard

Torres O. (2003) : « Petitesse des entreprises et grossissement des effets de proximité», Revue Française de Gestion, n°144, mai/juin, p. 119-138.

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[i] En suivant Sève (2004) « l’épistémologie est proprement réflexion sur la science, la gnoséologie réflexion sur l’ensemble des formes du connaître (...)» (souligné par nous).

[ii] J’invite le lecteur curieux à lire « Traité d’athéologie » de Michel Onfray, Grasset, 2005, décapant et intéressant, sur la place de la religion dans la construction de ce bien être collectif dans notre pensée et notre imaginaire.

[iii] Pour une présentation critique des termes du débat entre individualisme méthodologique et dialectique voir Sève 2004, p. 179 et suivantes.

20 janvier 2007

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PYTHEAS

Pour agir nous avons besoin de penser, c’est-à-dire de définir les conditions et les objectifs de notre action, elle-même inscrite dans des processus de gestion du changement. A cet égard et de manière métaphorique, la référence à Pythéas nous semble emblématique à plus d’un titre. Tout d’abord, ayant vécu au IVième siècle avant Jésus-Christ il souligne un continuum socio-culturel du fait de sa trajectoire, au propre comme au figuré. En effet, il est resté dans l’histoire (cité par Strabon, Dicéarque, Timée-[1]) comme un entrepreneur qui voyagea du Sud au Nord au-delà de notre « économie monde »-[2] (Braudel, 1979),  à la découverte de l’autre, de la différence et donc de la diversité. Ensuite, ce nom souligne notre  ambition de nous placer d’emblée dans une perspective non géographique mais culturelle insistant sur l’importance des collectifs au sein desquels des personnes peuvent exprimer leurs compétences et aspirations. Enfin, il est un emblème de la nécessité de ne pas hésiter à aller vers d’autres horizons, d’autres rivages pour renforcer notre capacité d’actions et de développement. Pour ce faire, il importe de promouvoir un esprit entrepreneurial qui ne soit pas uniquement celui du chef d’entreprise mais celui de chacun dans sa capacité à libérer son intelligence et ses capacités d’actions. Pour cela, il importe, comme lorsqu’on va à la découverte, de reconnaître comme une richesse la diversité et de la traiter en tant que telle et non comme un écart à une moyenne, comme une valeur aberrante perturbant « le » modèle. Par conséquent, nous ne pouvons pas opposer l’individu à son milieu, pas plus que la somme des individus ne peut expliquer la dynamique collective dans laquelle chacun, à l’image de Pythéas, va puiser ses ressources pour entreprendre.

[1] Journes, Georgelin, 2000.
[2]  «  un univers en soi, un tout » qui « est la couche supérieure » de la vie économique de la mer méditerranée et des régions qui en dépendent ; « elle transgresse » les limites issues des différences culturelles. Braudel, 1979, tome 3 page 12.

Du concept à l’action

L'Euro-méditerranée est un concept et (non seulement) une dénomination, c’est pourquoi nous le qualifions d’euromédien. Autrement-dit, il exprime une compréhension de la réalité, une abstraction … En tant que tel, il qualifie les principes d’action et donc de pensée, caractérisant un objet. Cet objet est le triplet « complexité-diversité-temps». Le concept d’euromédien(ne) signifie alors la dynamique propre à ce triplet et se traduit donc par une méthodologie propre que nous souhaitons construire et développer. Ce qui fonde alors la prétention/ambition universaliste de cette approche est à la fois à chercher dans la genèse de l’affirmation de l’individu face au « collectif » et dans son actualité : - la genèse est celle de l’émergence de l’individu et de son intérêt mais aussi de sa responsabilité. C’est la main invisible de Montesquieu (Hirschman, 1980, page14) qui fait que par la recherche de l’honneur « chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers ». Cette genèse s’inscrit dans l’émergence de la théorie de l’Etat et de la réflexion concernant la manière d’atteindre le bien être collectif qui est d’ordre divin, et ne commence à être explicitement questionné qu’à partir du 13-14° siècle, et de la responsabilité individuelle de chacun et du Prince en particulier pour gérer le monde réel (page17 et page 34), c’est-à-dire l’art de gouverner les hommes. - Son actualité au regard des questionnements sur le sens du monde, la responsabilité sociale, le bien être collectif (Jensen, 2001), qui nous montre la résurgence du besoin de sens pour lequel d’aucuns (re)mobilisent le divin. Son actualité aussi par l’opposition entre intérêts particuliers et intérêt général qui ne fait que refléter l’absence de sens collectif perçu. Si Ricoeur (1986) peut analyser l’idéologie comme l’expression d’un sens permettant l’action de chacun dont le contraire est la pratique ( et non la science ; voir page 22), mais qui « l’enferme » dans le passé, c’est parce qu’en même temps il affirme l’utopie comme le moyen de sortir du cadre fixé par l’idéologie (voir par exemple page 256, « ce qui est en jeu dans une utopie, c’est le fait d’imaginer une autre manière d’exercer le pouvoir »). De ce point de vue, il y a une très forte proximité avec l’innovation, puisque celle-ci procède d’une certaine manière d’une utopie fondatrice qui permet de sortir du cadre établit, en s’appuyant pourtant sur les ressources du dit cadre. Il s’agit donc d’une qualité managériale déterminante. En effet, dans le champ qui est le notre, il n’est pas possible de penser l’entreprise selon le modèle canonique néo-classique dans lequel elle se confond / se réduit au seul producteur rencontrant d’autres producteurs sur le marché, à savoir la « communauté de producteurs ». Entreprendre est un acte social qui implique les autres sur un territoire ou un espace donné. « Entreprendre avec efficacité suppose de maîtriser l’incertitude relative aux marchés, aux technologies et aux produits futurs, la cohérence de ses propres projets par rapport à ceux des autres agents, partenaires ou concurrents. » (Salais, Baverez, Reynaud, 1999, page 246). Ce pari sur l’avenir concerne autant la relation de travail que celle de crédit. Pour agir, il faut se coordonner et pour ce faire il faut être capable de négocier : « L’enjeu de ces négociations est le modèle d’interprétation à retenir pour « construire la réalité » qui se présente à eux [les agents] comme problème à résoudre » (idem page 197). Autrement dit entreprendre implique une coordination. Celle-ci, peut se décrire selon trois possibilités, datées historiquement à travers les formes de propriété du capital (Salais et alii, pages 230 et suivantes). « Tout d’abord, cette dernière peut inclure les travailleurs sous la forme paternelle des relations de travail ( la responsabilité sociale du modèle paternaliste). Elle peut s’exprimer par un maintien de la propriété du travail et de ses outils par le travailleur lui-même comme on peut l’observer auprès des ouvriers de métiers (la communauté de métiers). Enfin, elle peut se resserrer autour du seul capital matériel et financier comme cela se produit de nos jours. On observe toutefois un épuisement de ces formes qu’exprime la recherche de voies de développement nouvelles associant l’ensemble des acteurs » (voir l’ouvrage de Salais et alii, 1996 ; Jensen, 2001 ; Paranque, 2004). Dès lors, il ne peut y avoir d’entrepreneuriat sans coopération ou relation avec l’environnement. De même, il ne peut exister de territoires sans capacité à créer des richesses et des liens sociaux. Quelles sont alors les formes d’organisation susceptibles de relever ces défis ? Comment construire des nouvelles identités fondées sur les compétences acquises mais aussi sur la reconnaissance de celles à acquérir, à mobiliser ? Quelles conventions – quelles formes sociales sanctionnant l’accord des agents sur les descriptions du monde et leur permettant ainsi de coordonner leurs projets (Salais, page236) – sont nécessaires ? Autrement dit, quelles formes d’organisation inventer pour permettre à chacun d’anticiper et d’agir avec les autres ? Seront-t-elles celles des communautarismes? Ou seront-t-elles celles de nouvelles modernités impliquant des échanges et des collaborations à partir d’un sens construit en commun, c’est-à-dire fondées sur la diversité des relations interpersonnelles inscrite dans un cadre collectif choisi? Après le divin (Béraud, Faccarello, 1992), le prince (Hirschman, 1980), le marché (Alternatives Economiques, 2006) et maintenant l’actionnaire (Jensen, 2001), de quelle figure symbolique avons-nous besoins pour construire le bien être collectif ? *

* J’invite le lecteur curieux à lire « Traité d’athéologie » de Michel Onfray, Grasset, 2005, décapant et intéressant, sur la place de la religion dans la construction de ce bien être collectif dans notre pensée et notre imaginaire.

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